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La filière Énergie à La Réunion

Quelle chance !  Nous, Réunionnais, achetons notre électricité au même tarif, à quelques centimes d’euros près, que dans l’Hexagone. Ce malgré un coût de production bien supérieur.

Tout le monde peut s’en réjouir ! C’est la démonstration que  la solidarité nationale joue pleinement son rôle et pallie sans défaut l’insularité et l’éloignement de notre île. 

Bon, j’aurais aimé m’arrêter à ce constat, mais, chat échaudé craignant l’eau froide, – voir mon post précédent sur la filière canne – j’ai choisi d’aller interroger de plus près le modèle économique du secteur électricité de notre filière Énergie.

  • Le poids des financements publics dans le système électrique insulaire, 
  • Les flux de valeur économique générés par ce secteur et leur destination, 
  •  Les questions de souveraineté que soulève l’organisation actuelle de la production et de la distribution d’électricité sur le territoire.

Pour cela, j’ai suivi un fil rouge autour de trois dimensions :

Mon objectif est d’avoir une meilleur représentation de la filière électricité à la Réunion afin de mieux identifier les acteurs en présence et leurs rôles respectifs, puis d’interroger la pertinence de ce modèle au regard des enjeux de développement territorial et d’autonomie. 

1 – La situation énergétique en 2024

La première information que je trouve est un grand satisfecit écologique: La Réunion a franchi en 2024 un cap symbolique avec un mix électrique composé à 92,4 % d’énergies renouvelables, marquant l’abandon définitif du charbon et du fioul lourd. Cette performance remarquable masque toutefois une réalité plus complexe. Le mix électrique se répartit entre biodiesel pour 38 % (centrale Port-Est d’EDF), pellets de bois pour 23 % (centrales Albioma), hydraulique pour 13,7 %, photovoltaïque pour 10,1 %, bagasse locale pour 5,7 % et éolien pour 1,2 %. Les énergies fossiles résiduelles représentent 7,6 % pour la gestion des pointes et les situations de secours. 

Tout cela serait merveilleux si on oubliait que la consommation électrique de 2 797 GWh représente uniquement 11,3 % de l’énergie totale consommée sur l’île – Le transport routier en représente à lui seul 66 % – et qu’une grande partie de l’énergie totale consommée à La Réunion est importée (biomasse et énergie fossile).

2 – L’organisation industrielle et financière

Le modèle de la production électrique repose sur un duopole de fait. 

  • EDF, entreprise publique renationalisée en 2023, produit 40 % de l’électricité via sa centrale Port-Est convertie au biodiesel et la gestion des barrages hydrauliques. EDF cumule par ailleurs les fonctions de gestionnaire du réseau (EDF SEI), de distributeur et de fournisseur historique, situation de quasi-monopole vertical permise par le statut dérogatoire des zones non interconnectées.
  • Albioma, détenu à 92,5 % par le fonds d’investissement américain KKR depuis septembre 2022, assure 46 % de la production avec deux centrales thermiques biomasse, une turbine bioéthanol et un parc photovoltaïque.
  • Les 14 % restants proviennent de petits producteurs privés.

Pour accéder à ce marché, Le principe est simple. il faut avoir un projet viable techniquement et économiquement et disposer des fonds suffisants pour lever les financements nécessaire.

Après avoir obtenu l’accord de la CRE, Commission de Régulation de l’Énergie, sur l’opportunité, la nature et l’économie d’un projet, les producteurs investissent, produisent et revendent leurs productions au prix convenu par la CRE et garanti par EDF.

Lors de ses dernières années les investissements de conversion aux énergies renouvelables ont mobilisé des sommes considérables.

EDF a investi 10 millions d’euros pour convertir la centrale Port-Est au biodiesel, investissement relativement modeste rendu possible par l’adaptation des moteurs diesel existants.

Albioma a investi des montants plus élevés, non communiqués publiquement pour La Réunion mais estimés autour de 80 millions d’euros par site sur la base de projets comparables en Guadeloupe. Ces investissements ont été validés et compensés par la Commission de Régulation de l’Énergie à travers des avenants aux contrats d’achat d’électricité prolongeant les engagements jusqu’en 2043 pour Albioma.

Les autres acteurs ne sont pas en reste avec en particulier le développement de ferme solaire et de champs d’éoliennes

3 – Le principe de financement

Le cout de production local étant bien supérieur à celui constaté dans l’Hexagone, alors même que le prix payé par les usagers est le même que dans l’Hexagone, le cœur du financement du secteur repose sur la « péréquation tarifaire ».

Cette différence entre le prix d’achat par EDF correspondant au cout de production et le cout facturé dans l’ Hexagone est compensée par le budget de l’État à hauteur de 2,4 milliards d’euros annuels pour l’ensemble des zones non interconnectées.

Les ZNI regroupent les territoires qui ne sont pas connectés au réseau d’électricité continental (Les collectivités territoriales de la Guadeloupe, la Guyane française, la Martinique, La Réunion, Mayotte, Saint-Pierre-et-Miquelon et les îles de Wallis-et-Futuna.) ou de façon limitée (dans le cas de la Corse) et qui voient leur approvisionnement en électricité spécifiquement contraint

Depuis août 2025, ce financement provient d’une majoration de l’accise sur l’électricité de 4,89 euros par kilowattheure, payée par tous les consommateurs français.

Cette péréquation garantit aux producteurs privés comme Albioma la couverture de leurs coûts de production augmentés d’une rémunération du capital, le tout validé par la Commission de Régulation de l’Énergie selon une méthode de calcul du Coût Normal et Complet.

4 – Les flux de valeur et leur destination

L’analyse des flux économiques révèle une situation paradoxale. La péréquation contribue au financement de flux important qui sont étranger à La Réunion. pour exemple:

  • Les 550 000 tonnes de pellets importées annuellement par Albioma représentent une sortie de devises dont le montant exact n’est pas communiqué mais s’évalue à plusieurs dizaines de millions d’euros, versés à des producteurs américains, australiens ou européens.
  • Le biodiesel d’EDF, produit en France à partir de colza européen par le groupe Avril via sa filiale Saipol, génère des flux vers l’Hexagone.
  • Les bénéfices dégagés par Albioma remontent vers le fonds KKR et ses investisseurs internationaux.
  • Pour ce qui est d’ EDF, ces bénéfices viennent au bilan d’EDF qui permet, les bonnes années, le versement de dividende à l’Etat.

Pour être plus explicite – avec le risque d’être caricatural – la valeur dégagée par le secteur , financé majoritairement par la péréquation, remonte aux opérateurs pour leur permettre d’une part de conforter leur fond propre et leur capacité d’investissement – ici ou ailleurs – et de l’autre, de rémunérer leurs actionnaires.

La part de valeur qui reste localement se limite aux salaires des 700 employés d’EDF et des effectifs d’Albioma à La Réunion, aux investissements de maintenance des installations, et aux achats de bagasse locale auprès des sucreries représentant environ 5,7 % du mix.

5 – Les forces, faiblesses et opportunités de la filière

Le modèle actuel présente des forces indéniables.

La performance environnementale est réelle avec l’abandon du charbon et du fioul lourd, même si l’empreinte carbone intègre les émissions liées au transport maritime de la biomasse.

La fiabilité du système électrique est assurée par des opérateurs expérimentés maîtrisant des technologies complexes de cogénération et de gestion d’un réseau isolé.

La péréquation tarifaire protège les consommateurs réunionnais d’une facture qui pourrait dépasser les 30 centimes d’euro par kilowattheure sans cette solidarité nationale. Les investissements massifs de conversion ont été réalisés sans rupture d’approvisionnement, démontrant une capacité technique certaine.

Les faiblesses sont cependant structurelles.

La dépendance aux importations s’est déplacée du charbon et du fioul vers les pellets et le biodiesel, sans réduction substantielle de la vulnérabilité du territoire aux aléas d’approvisionnement maritime et aux fluctuations des marchés mondiaux.

Le contrôle stratégique du principal producteur privé par un fonds d’investissement étranger pose une question de souveraineté énergétique que les pouvoirs publics n’ont pas anticipée lors du rachat de 2022. La captation de valeur par des acteurs extérieurs au territoire prive La Réunion des retombées économiques d’un secteur pourtant vital et massivement subventionné par l’argent public.

L’absence de développement significatif des ressources énergétiques locales maintient le territoire dans une logique de dépendance alors que le potentiel solaire, éolien et même géothermique reste largement inexploité.

Les opportunités existent pourtant.

Le potentiel solaire de La Réunion, situé à proximité du tropique du Capricorne, demeure sous-exploité avec seulement 10,1 % du mix alors que le territoire dispose d’un ensoleillement exceptionnel. La généralisation de l’autoconsommation photovoltaïque couplée au stockage pourrait réduire la demande sur le réseau aux heures de pointe.

Le développement de l’éolien, aujourd’hui marginal à 1,2 %, pourrait s’accélérer malgré les contraintes cycloniques.

La géothermie profonde fait l’objet de permis de recherche délivrés à Albioma dans les cirques de Salazie et Cilaos, avec un potentiel historiquement identifié mais jamais exploité.

La valorisation des combustibles solides de récupération à partir des déchets ménagers, programmée pour fin 2026 à hauteur de 70 000 tonnes annuelles, illustre les marges de progression de l’économie circulaire. Albioma s’est engagé à développer cette filière biomasse locale, avec une installation dédiée à Bois-Rouge capable de traiter 50 000 tonnes annuelles de biomasse réunionnaise. Cependant, le potentiel réel a été réévalué à seulement 27 000 tonnes disponibles, limitant radicalement la perspective de relocalisation de ces flux.

6 – Ce que pensent les acteurs

Face à cette situation, plusieurs types de réactions se manifestent dans l’espace public et institutionnel réunionnais, révélant des préoccupations croissantes mais également des blocages dans la capacité collective à transformer le modèle existant.

La question de la propriété d’Albioma a suscité des réactions politiques significatives. Génération Écologie a ainsi publiquement demandé la transformation de l’entité Albioma Réunion en coopérative citoyenne d’énergie avec un actionnariat populaire et le soutien des pouvoirs publics, invoquant explicitement le principe de souveraineté énergétique et le précédent de la renationalisation d’EDF en 2023. Cette position reste cependant minoritaire et n’a pas été reprise par les principales forces politiques territoriales.

Les professionnels du secteur automobile et les associations environnementales expriment des inquiétudes convergentes sur le développement des véhicules électriques. Les premiers dénoncent l’introduction de l’octroi de mer sur les véhicules électriques à partir de mars 2025, mesure qui a contribué à faire chuter les ventes de 22% en 2024 puis de 47% en janvier 2025. Les seconds alertent sur le risque de tension du réseau électrique si la recharge des véhicules électriques n’est pas pilotée intelligemment pour éviter la coïncidence avec le pic de consommation de 19 heures, celui de la préparation du repas familial symbolisé par la marmite à riz.

EDF a réagi à ces risques en lançant une campagne de sensibilisation et des expérimentations de pilotage intelligent de la recharge, proposant des prises connectées et envisageant des heures creuses solaires en journée. Cette réaction témoigne d’une prise de conscience des fragilités du système électrique insulaire face aux nouveaux usages. Cependant, il révèle aussi l’absence d’anticipation stratégique de ces questions lors de la promotion des véhicules électriques.

Les organisations non gouvernementales environnementales, tant locales qu’internationales, ont vivement critiqué le recours massif à la biomasse importée. Reclaim Finance a ainsi publié en 2021 un rapport dénonçant la mise en péril des objectifs climatiques et d’autonomie énergétique par les projets de conversion d’Albioma, pointant les contradictions entre l’affichage renouvelable et la réalité des émissions liées au transport maritime et à l’exploitation forestière. Plus de 500 scientifiques internationaux ont signé une lettre ouverte alertant sur les impacts de l’exploitation industrielle de la biomasse forestière.

Au niveau institutionnel, la Région Réunion a émis un avis défavorable en août 2024 sur le schéma directeur des infrastructures de recharge de véhicules électriques proposé par le Sidélec, jugeant insuffisant le déploiement prévu de 1 700 bornes pour 3 400 points de charge. Cette position illustre les tensions entre les différents niveaux de gouvernance territoriale sur les questions énergétiques, chacun renvoyant à l’autre la responsabilité de l’insuffisance des moyens déployés.

Les citoyens réunionnais expriment quant à eux une frustration diffuse face à l’augmentation des tarifs de l’électricité malgré les promesses de la transition énergétique. Six hausses successives ont été appliquées depuis 2020, doublant la facture des ménages. Les appels répétés d’EDF à modérer la consommation aux heures de pointe, notamment lors des épisodes de forte chaleur, créent un sentiment d’insécurité énergétique qui contraste avec le discours officiel sur les 92,4 % d’énergies renouvelables.

Le monde économique local reste largement silencieux sur ces questions, à l’exception des secteurs directement impactés comme l’automobile. Cette absence de positionnement des chambres consulaires et des organisations patronales suggère soit un désintérêt pour un sujet perçu comme technique, soit une forme de résignation face à un modèle considéré comme immuable.

7 – Mes convictions

L’analyse de la situation énergétique réunionnaise me conduit à formuler plusieurs convictions fortes sur la nécessité et l’urgence d’une transformation du modèle actuel:

Les 2,4 milliards d’euros annuels de péréquation tarifaire pour l’ensemble des zones non interconnectées, dont une part significative bénéficie à La Réunion, ne constituent pas une aide au développement territorial mais un mécanisme de solvabilisation de la demande qui garantit avant tout la rentabilité des investissements privés. Lorsque Albioma obtient de la Commission de Régulation de l’Énergie la validation d’investissements dont les coûts seront intégralement couverts par la solidarité nationale, augmentés d’une rémunération du capital garantie sur vingt ans, et que les bénéfices ainsi générés remontent vers un fonds d’investissement américain, le contribuable français subventionne de fait la rentabilité actionnariale d’acteurs internationaux. Ce mécanisme ne serait défendable que s’il servait effectivement l’autonomie énergétique du territoire et la création de richesse locale. Or la conversion du charbon aux pellets importés ne constitue qu’un déplacement de la dépendance, accompagné d’une augmentation des coûts de production répercutée sur la solidarité nationale. La Réunion importe aujourd’hui 550 000 tonnes de pellets là où elle importait auparavant du charbon, créant de nouveaux flux de valeur vers des producteurs américains ou australiens sans amélioration substantielle de l’autonomie réelle du territoire.

Le rachat d’Albioma par le fonds KKR en 2022 constitue une dérive majeure que les pouvoirs publics auraient dû empêcher au nom de l’intérêt stratégique. Un territoire qui ne contrôle pas 46% de sa production électrique, dont l’actionnaire principal est un fonds d’investissement dont l’horizon et les objectifs sont par nature déconnectés des enjeux de développement territorial, se prive des leviers essentiels de sa politique énergétique. La renationalisation d’EDF en 2023 reconnaît implicitement ce principe pour le niveau national, il devrait s’appliquer avec plus de force encore pour un territoire insulaire vulnérable.

Les investissements nécessaires pour développer massivement le solaire photovoltaïque couplé au stockage, l’éolien terrestre et offshore, la géothermie profonde, présentent des profils de risque et de rentabilité qui les rendent peu attractifs pour des investisseurs privés. Le capital privé privilégie naturellement des solutions éprouvées et rapidement rentables comme la conversion aux pellets importés, même si ces solutions reproduisent les schémas de dépendance. Seule une logique de service public, assumant des investissements de long terme sans exigence de rentabilité immédiate, peut porter les ruptures technologiques et organisationnelles nécessaires à une véritable autonomie.

En masquant le coût réel de production, elle maintient les consommateurs et les décideurs réunionnais dans l’illusion que l’électricité à La Réunion relève de la même économie qu’en métropole. Cette illusion empêche l’émergence d’une politique énergétique véritablement ambitieuse qui prendrait acte de la spécificité insulaire pour inventer des solutions radicalement différentes. Un territoire qui paierait progressivement le coût réel de son électricité développerait mécaniquement des stratégies d’autonomie, d’efficacité énergétique et de sobriété que le système actuel ne stimule pas.

Les caractéristiques spécifiques d’un petit système électrique insulaire, la dépendance vitale de tous les habitants et de toute l’économie à ce service, l’intensité des financements publics mobilisés, la dimension stratégique de l’énergie pour tout projet de développement territorial, plaident pour un statut particulier excluant la recherche de profit maximum au bénéfice d’une logique d’utilité collective. Cette reconnaissance ouvre la voie à des formes de gouvernance et de gestion radicalement différentes du modèle actuel.

8 – Actions proposées

Les convictions exprimées appellent des transformations profondes qui ne peuvent pas s’opérer par ajustements marginaux mais nécessitent une refondation du modèle énergétique réunionnais. Plusieurs axes d’action structurants se dessinent.

8.1 – Créer un service public territorial de l’énergie

 Il parait important de créer un service public territorial de l’énergie, unifiant production, distribution et commercialisation sous une gouvernance démocratique. Cette structure publique aurait pour mission exclusive :

  • La définition des stratégies garantissant la capacité de La Réunion à disposer d’une énergie électrique, décarbonée, souveraine et à la hauteur des besoins du territoire, de ses habitants et de ses acteurs économiques
  • La production de 80 % des besoins du territoire en énergie décarbonée au meilleur coût, sans objectif de rentabilité financière mais avec une obligation d’équilibre économique sur le long terme ;
  • La mise à niveau et l’entretien d’un réseau de distribution résilient aux risque sismiques et climatiques garantissant un accès pérenne et équitable à l’énergie sur tout le territoire 

Sa gouvernance associerait élus territoriaux (Région, Département, EPCI), représentants de l’État, des salariés, ainsi que des usagers et des personnalités qualifiées, garant de  la transparence et du contrôle démocratique des orientations stratégiques.

Pour pouvoir remplir ses missions, ce service serait naturellement amené à engager avec les services de l’Europe, de l’Etat, les actionnaires et les salariés d’Albioma et d’EDF, les démarches qui permettrait de fusionner leurs activités dans son périmètre afin de devenir un opérateur régional en capacité de répondre à l’ensemble de ses missions ainsi qu’aux choix stratégiques de la gouvernance du territoire.

8.2 – Dimensionner notre capacité électrique pour l’émancipation économique

Les débats sur la gouvernance et le financement du secteur électrique à La Réunion ne peuvent pas être déconnectés d’une question fondamentale : de quelle capacité de production avons-nous réellement besoin pour conduire notre émancipation économique ?

Aujourd’hui, notre île produit environ 2 900 GWh d’électricité par an pour une population de 860 000 habitants. Ce niveau de production, confortable au regard de la consommation résidentielle et tertiaire actuelle, est en réalité insuffisant si nous voulons mener de front trois transitions indispensables à prendre en compte:

  • ·      La décarbonation de nos transports, encore dépendants à 100 % des hydrocarbures importés.
  • ·      Le développement d’une industrie locale de transformation, seule capable de créer l’emploi qualifié dont notre jeunesse a besoin.
  • La croissance démographique qui nous amènerait à un million d’habitant en 2045

Ces trois transitions nous amènerait à un besoin de production de 3200 GWh /an en 2045 en prenant en compte :un impact de maitrise de la consommation de 10%.

8.2.1 – La décarbonation des transports : un bouleversement énergétique majeur

L’enjeu n’est donc pas seulement de savoir qui contrôle le secteur électrique, mais surtout de garantir que ce secteur soit suffisamment dimensionné et économiquement accessible pour porter notre projet de territoire.

Le secteur des transports à La Réunion consomme actuellement 465 ktep de carburants fossiles par an, soit l’équivalent énergétique de 5 410 GWh – près de deux fois notre production électrique totale actuelle. Cette consommation représente non seulement une dépendance stratégique majeure, mais également une hémorragie financière : plusieurs centaines de millions d’euros quittent notre économie chaque année pour importer des hydrocarbures.

Les 430 000 véhicules de notre parc automobile parcourent quotidiennement plus de 5 millions de kilomètres, générant 860 tonnes de CO2 par jour pour les seuls déplacements domicile-travail. Face à l’urgence climatique et à la nécessité de réduire notre vulnérabilité énergétique, l’électrification d’une partie significative de nos déplacements n’est plus une option mais une nécessité. Cela implique des engagements forts en termes d’investissement :

Premier levier : le développement d’une infrastructure de transport de personnes collectif électrique

Un report modal de 30% des déplacements individuels vers un réseau de tramway desservant les bassins de mobilité les plus actifs (Saint-Benoît – Saint-Paul – Saint-Leu et Étang-Salé – Saint-Pierre – Saint-Joseph), complété par des liaisons verticales (téléphériques ou funiculaires) pour les quartiers de mi-pente, permettrait de transférer 558 millions de kilomètres par an de la voiture individuelle vers le transport collectif. Ce scénario nécessiterait environ 58 GWh supplémentaires par an, soit 2 % de notre production actuelle. En contrepartie, il économiserait 39 millions de litres de carburants fossiles et  éviterait l’émission de 100 000 tonnes de CO2 annuelles.

Deuxième levier : l’électrification progressive du parc automobile

Si 60 % de notre parc automobile passait à l’électrique – objectif ambitieux mais nécessaire pour respecter nos engagements climatiques –, cela représenterait 258 000 véhicules électriques parcourant environ 3,1 milliards de kilomètres par an. Ce basculement nécessiterait 558 GWh supplémentaires par an, soit 19% de notre production actuelle. Mais il économiserait 217 millions de litres de carburants, soit une réduction de près de 50% de nos importations pétrolières pour le transport.

Troisième levier : l’électrification partielle du transport de marchandises

Le développement de deux réseaux de tram-fret permettant un report modal de 50% du transport routier de marchandises vers l’électrique libérerait nos routes des poids lourds les plus polluants. Ce scénario demanderait 170 GWh supplémentaires par an, soit 6 % de notre production actuelle, tout en économisant 43 millions de litres de gazole.

La combinaison de ces trois leviers représenterait un besoin global de 788 GWh supplémentaires et nécessiterait une augmentation de 27 % de notre production électrique totale. Cela équivaut à devoir produire autant d’électricité nouvelle que ce que génère aujourd’hui l’ensemble des centrales bagasse-charbon d’Albioma.

Mais, cet investissement énergétique diviserait par deux notre consommation de carburants fossiles importés, générant des économies de l’ordre de 450 millions d’euros par an à réinjecter dans notre économie locale.

Le message est clair : si nous ne dimensionnons pas dès maintenant notre capacité de production électrique pour absorber cette transition, nous hypothéquons notre capacité à décarboner nos transports et restons prisonniers de notre dépendance pétrolière.

8.2.2 – L’industrie locale : l’autre grand consommateur électrique de demain

La transformation de la Réunion nécessite une stratégie de développement industriel volontaire qui repose sur un principe simple : valoriser nos ressources locales et substituer les importations par des productions locales dans tous les secteurs dans lesquels cela a du sens économique et écologique.

Cette réindustrialisation du territoire – transformation agroalimentaire, valorisation des déchets organiques, fabrication de matériaux de construction, industries de pointe dans les secteurs de niche (océanographie, énergies marines, biotechnologies tropicales) – est par nature très consommatrice d’électricité.

Si nous voulons créer 3 000 à 5 000 emplois industriels directs à horizon 2035 – objectif minimal pour absorber notre croissance démographique et réduire le chômage des jeunes – nous devons tabler sur un besoin supplémentaire estimé de 225 GWh par an pour le secteur industriel.

Cela peut sembler modeste par rapport aux besoins du transport, mais c’est déjà 8 % de notre production actuelle.

8.3 – TRANSFORMER RADICALEMENT LE MODÈLE D’APPROVISIONNEMENT ÉNERGÉTIQUE

Il est clair que, compte tenu de ses éléments, la transition énergétique réunionnaise ne peut se limiter à remplacer le charbon par de la biomasse importée. La conversion des centrales Albioma et EDF en 2022-2024, présentée comme une victoire environnementale, masque une réalité préoccupante : nous avons simplement substitué une dépendance fossile par une dépendance biomasse, avec 52% de nos combustibles désormais importés d’Australie, d’Amérique du Nord et d’Europe. Ce modèle maintient notre vulnérabilité stratégique, nous prive d’emplois locaux et génère près d’un milliard d’euros de charges de service public annuelles, financées par la solidarité nationale.

Il est temps d’inverser radicalement cette logique. Plutôt que de poursuivre et d’amplifier l’importation de biomasse, il s’agit d’engager un programme massif de développement des ressources locales sur quatre piliers complémentaires, dans une perspective de souveraineté énergétique à horizon 2045.

Premier pilier : Structurer une véritable filière biomasse réunionnaise

Le constat lucide

Malgré les discours officiels sur la « priorité à la biomasse locale », la réalité est sans appel : en 2024, hors bagasse de canne, moins de 5% de la biomasse consommée par nos centrales est d’origine réunionnaise. Le Schéma Régional Biomasse (SRB) de 2022 a identifié un potentiel théorique de 300 GWh/an de ressources locales mobilisables, mais ce chiffre a depuis été « révisé nettement à la baisse » selon les acteurs du secteur, sans qu’aucun chiffre officiel ne soit rendu public. Pendant ce temps, notre consommation en biomasse s’élèvent 1884 GWh/an. dont 91,5% est importé.

La filière forestière réunionnaise est aujourd’hui embryonnaire : trois scieries seulement pour tout le territoire, quatre à cinq exploitants forestiers sous-équipés, aucune interprofession structurée jusqu’au lancement du programme GIROFLÉE en avril 2024. Les unités de traitement de biomasse locale construites par Albioma (capacité : 50 000 tonnes/an à Bois-Rouge, une prévue au Gol) tournent presque à vide faute d’approvisionnement. Le premier lot de plaquettes d’acacia n’a été reçu qu’en avril 2024, pour un volume dérisoire.

Cette situation n’est pas une fatalité, c’est le résultat d’un choix politique : celui d’avoir converti les centrales avant d’avoir structuré la filière d’approvisionnement locale.

L’ambition territoriale doit être affirmer et il faut se donner les moyens de passer de 5% à 309% de biomasse locale en 20 ans

Je propose un programme volontariste sur trois volets :

  • Création d’une interprofession réunionnaise du bois-énergie, adossée au programme GIROFLÉE, avec pour mission la coordination entre exploitants forestiers, l’ONF et le Parc National, transformateurs et producteurs d’électricité
  • Investissement public territorial de 50 millions d’euros sur 10 ans pour :
    • Équiper 15 à 20 exploitants forestiers en matériel adapté (déchiqueteuses, séchoirs, transport)
    • Créer 2 à 3 plateformes de collecte, séchage et transformation réparties sur le territoire
    • Former 200 professionnels aux métiers de la filière (bûcherons, opérateurs, logisticiens)
  • Valorisation systématique des espèces invasives ligneuses (acacia, cryptomeria, ajonc, goyavier) en partenariat avec l’ONF et le Parc National, avec double bénéfice : production énergétique + restauration écologique des milieux naturels
  • Objectif quantitatif : passer de 50 GWh/an aujourd’hui à 416GWh/an en 2035 créant 300 à 400 emplois directs et indirects pérennes

Le SRB a identifié 71,5 GWh/an de potentiel dans les effluents d’élevage, auxquels s’ajoutent biodéchets, boues et déchets végétaux. Il faut en prendre acte mais aussi créer les conditions pour le développement de cette filière :

  • Installation de 100 unités de méthanisation à l’échelle agricole et territoriale :
    • 60 unités « à la ferme » (élevages bovins, porcins)
    • 30 unités territoriales (biodéchets des EPCI, boues de stations d’épuration, déchets agro-industriels)
    • 10 unités industrielles (sucreries, distilleries pour vinasses et mélasses)
  • Soutien financier territorial : 30% à 50% de subvention sur investissement selon la taille du projet, avec mécanisme de garantie d’achat sur 20 ans
  • Objectif quantitatif : 160 GWh/an en 2040 (contre 5 GWh aujourd’hui), soit 5% du mix électrique, avec valorisation agronomique des digestats pour réduire l’importation d’engrais chimiques

Cette filière est largement identifiée et des projets sont en cours d’étude. nous devons nous donner les moyens de les men er à terme dans un agenda maîtriser et avec un cahier des charges et des objectifs précis:

  • Déploiement progressif des Combustibles Solides de Récupération (CSR) issus de la fraction non recyclable des déchets ménagers et industriels :
    • Projet Ileva (Nord-Est) : 132 GWh/an prévu
    • Projet Albioma (Bois-Rouge) : 66 GWh/an dès 2026
    • Extension Sud : étude de faisabilité à conduire
  • Cadrage environnemental strict : respect total des normes d’émission, traitement des fumées, monitoring continu, et exclusion absolue des plastiques non triés et déchets dangereux
  • Objectif : 224 GWh/an en 2030, soit 7% du mix, en cohérence avec les objectifs de l’économie circulaire et de réduction de l’enfouissement

Ce programme ambitieux ne peut réussir que si les opérateurs privés jouent le jeu quitte à envisager une évolution de nos relations avec;

  • Une Révision des contrats d’achat d’électricité a pour y inscrire des obligations progressives mais contraignantes :
  • Un Système de pénalités/bonus indexé sur le taux d’approvisionnement local effectif, avec reversement des pénalités au fonds de structuration de la filière
  • une Obligation d’investissement  dans la structuration de la filière locale : 5 millions €/an pendant 15 ans, en complément des investissements publics
  • Une Transparence totale : publication annuelle des volumes, provenances et prix d’achat de tous les combustibles (locaux et importés)

Soyons clairs : une filière biomasse ne se construit pas en cinq ans. Les délais les plus réalistes peuvent nous laisser espérer atteindre un taux de biomasse locale significatif dans notre mix électrique dans les 20 ans à venir. Raison de plus pour ne pas baisser les bras et s’y mettre maintenant.

L’enjeu n’est pas seulement énergétique, il est économique et social : chaque tonne de biomasse produite localement, c’est un emploi créé ici, une richesse qui reste sur le territoire, une réduction de notre vulnérabilité aux marchés mondiaux et aux aléas maritimes. C’est aussi une économie directe sur le milliard d’euros annuel de charges de service public que notre dépendance actuelle génère.


Deuxième pilier : Généraliser le photovoltaïque

Le soleil réunionnais est une ressource infinie et gratuite que nous sous-exploitons gravement. Avec seulement 10% du mix électrique en 2024, le photovoltaïque dispose d’un potentiel de développement considérable, sur toutes les toitures disponibles comme au sol, sans conflit d’usage majeur.

Pour aller plus loin il est nécessaire de prendre des dispositions réglementaires territoriales ambitieuses :

  • Obligation d’équipement photovoltaïque pour tout bâtiment neuf (résidentiel, tertiaire, industriel, agricole) et toute rénovation substantielle des bâtiments existants
  • Soutien financier territorial renforcé pour les ménages modestes : subvention jusqu’à 60% du coût d’installation + mécanisme de tiers-financement pour lisser l’investissement
  • Mobilisation prioritaire du foncier public : couverture systématique de tous les parkings publics, bâtiments administratifs, écoles, équipements sportifs
  • Simplification administrative radicale : guichet unique territorial, délai d’instruction maximum 30 jours, accompagnement technique gratuit pour les particuliers et TPE

Objectif quantitatif : passer de 10% à 40% du mix électrique en dix ans (soit +1000 GWh/an de production supplémentaire), en combinant :

  • Toitures résidentielles : +500 GWh
  • Toitures tertiaires/industrielles : +300 GWh
  • Centrales au sol sur friches et parkings : +200 GWh

Cette filière pourrait contribuer à la création estimée de 2 000 emplois directs pérennes dans l’installation, la maintenance et la fabrication locale de supports.


Troisième pilier : Relancer l’éolien terrestre et engager l’offshore

L’éolien peut avoir une place plus importante dans le mix réunionnais, malgré son impact sur le grand paysage. La part actuelle de 1,2% est largement en-deçà du potentiel, notamment dans les Hauts ventés de l’Est et du Sud.

Programme terrestre :

  • Identification cartographique de tous les sites ventés compatibles avec les enjeux paysagers et de biodiversité
  • Études d’impact et d’acceptabilité systématiques en amont, avec concertation renforcée des populations concernées
  • Sécurisation d’une dynamique d’investissement par des appels d’offres réguliers et un cadre réglementaire stable

Programme offshore flottant :

  • Lancement d’études de faisabilité pour l’éolien flottant, technologie adaptée aux grandes profondeurs marines réunionnaises
  • Coopération régionale avec Maurice, Seychelles, Madagascar sur les technologies résistantes aux cyclones
  • Prise de risque publique assumée sur la phase d’études et pilote, avant ouverture aux investissements privés

Objectif quantitatif : passer de 1,2% à 8,5% du mix électrique en 15 ans (soit 320 GWh/an), répartis entre terrestre (210 GWh) et offshore (110 GWh si faisabilité confirmée).


Quatrième pilier : Accélérer l’exploration et l’exploitation géothermique

Le Piton de la Fournaise, volcan parmi les plus actifs au monde, recèle un potentiel géothermique considérable et inexploité. Contrairement aux énergies intermittentes, la géothermie offre une production de base stable, idéale pour la cogénération chaleur-électricité.

Programme d’exploration :

  • Reprise immédiate des forages d’exploration dans les zones identifiées comme prometteuses (flancs Est et Sud-Est du volcan)
  • Prise de risque publique territoriale assumée sur la phase exploratoire (coût : 30-50 M€), considérée comme investissement stratégique
  • Études d’impact et d’acceptabilité menées en parallèle, avec implication des communes concernées (Sainte-Rose, Saint-Philippe)

Développement industriel :

  • Installation de 3 à 5 centrales géothermiques en fonction des résultats d’exploration, en visant une production de base en cogénération (électricité + chaleur valorisable localement)
  • Objectif quantitatif : 5% du mix électrique à horizon 15 ans (soit 160 GWh/an), avec stabilisation du réseau par production de base non intermittente

La cohérence du système : quatre piliers pour une souveraineté réelle

Ces quatre piliers ne sont pas juxtaposés, ils forment un système énergétique cohérent qui maximise les ressources locales tout en assurant stabilité et résilience :

  • Biomasse locale (30%) : production de base pilotable + valorisation déchets/forêts
  • Photovoltaïque (40%) : production massive mais intermittente, nécessitant stockage
  • Éolien (10%) : diversification et complémentarité saisonnière avec solaire
  • Géothermie (5%) : production de base stable pour équilibrer l’intermittence
  • Hydraulique (10%)
  • Energie Fossiles ( 5%)

Avec une réduction parallèle de 10% de la consommation par la maîtrise de la demande (cf. section 8.6), ce mix permet d’atteindre une autonomie énergétique réelle à horizon 2045, d’environ 3200 GWh/an avec sortie totale des importations fossiles et biomasse, créant 5 000 à 6 000 emplois locaux pérennes, et économisant 800 millions d’euros annuels de charges de service public.

Cette transformation radicale du modèle d’approvisionnement n’est pas un rêve, c’est une nécessité politique, économique et écologique. Elle exige une vision de long terme, un investissement public initial important (500 M€ sur 20 ans, largement amorti par les économies générées), et la fin de la complaisance avec les acteurs privés qui ont fait de notre dépendance leur rente. La Réunion peut et doit devenir le laboratoire d’une véritable souveraineté énergétique tropicale.

8.4 – l’hypothèse  de l’énergie nucléaire

Au-delà de ces trois piliers, et peut-être même, en préalable, que fait on de l’hypothèse  de l’énergie nucléaire 

La Réunion ne saurait être écartée de ce débat public extrêmement sensible au seul motif du risque politique qu’elle représente.

Les petits réacteurs modulaires (SMR), actuellement en développement dans plusieurs pays, constituent une technologie de production électrique pilotable dont les caractéristiques méritent un examen rigoureux au regard de nos enjeux de souveraineté énergétique.

Un ou deux SMR de 200 MW produiraient entre 1 490 et 2 980 GWh/an, soit l’équivalent de 38% à 76% de nos besoins électriques projetés pour 2040. Cette production pilotable 24h/24, avec une empreinte au sol minime (1-2 hectares vs 15-20 pour l’équivalent solaire), pourrait assurer notre autonomie énergétique tout en dégageant des excédents exportables vers Maurice, Madagascar ou Mayotte. Le coût de production estimé (60-100 €/MWh) serait comparable voire inférieur à celui de nos centrales biomasse actuelles (80-120 €/MWh), et cette énergie serait entièrement décarbonée. L’investissement total se situerait entre 1 et 1,4 milliard d’euros pour un réacteur, contre 5 à 6 milliards pour un scénario 100% énergies renouvelables nécessitant importations massives de pellets biomasse.

Cette hypothèse soulève néanmoins des questions majeures : acceptabilité sociale , résilience face aux risques sismiques et cycloniques malgré les systèmes de sécurité passive, gestion des déchets radioactifs, dépendance à l’approvisionnement en combustible nucléaire, immaturité de la solutions techniques et incertitudes sur les coûts réels au vu des dépassements constatés sur tous les projets SMR dans le monde.

Ma position est claire : Malgré  toutes les réserves que je peux avoir sur cette hypothèse, cette question ne peut être tranchée ni par une intuition, par un tabou idéologique et encore moins par un choix technocratique. 

Elle exige une étude technico-économique indépendante comparant rigoureusement les scénarios « 100% EnR + stockage + biomasse importée » et « nucléaire + EnR complémentaires », suivie d’un débat démocratique transparent. 

La souveraineté énergétique réunionnaise est un enjeu trop stratégique pour être confisqué par des postures dogmatiques, qu’elles soient pro- ou anti-nucléaires, ou bien pire, pour que nous soyons mis devant le fait accompli du fait de choix politiques inadaptés. 

Les Réunionnais doivent pouvoir décider, en connaissance de cause, du modèle énergétique qui servira son émancipation solidaire et son rayonnement dans l’Océan Indien.

8.5 – Quatrième axe : négocier avec l’État une évolution progressive de la péréquation tarifaire 

Il me semble important de réinterroger le mécanisme de solidarité . Plutôt que de compenser indéfiniment un différentiel de coût de production lié à des choix d’importation de biomasse, la solidarité nationale devrait financer prioritairement les investissements structurants dans les énergies locales. Un fonds dédié à l’autonomie énergétique des zones non interconnectées pourrait être créé, alimenté par une partie de l’actuelle péréquation, et géré selon une logique de financement de projets validés par les collectivités territoriales. À terme, l’objectif serait de réduire progressivement le besoin de péréquation par la baisse effective des coûts de production permise par l’exploitation optimale des ressources locales.

Ne pourrait-on pas imaginer que la péréquation joue pleinement son rôle dans la couverture du surcout de production locale en dessous d’un plafond de consommation de 375KWh / correspondant à une consommation garantissant une dignité et un confort énergétique légitime. Au delà de ce plafond, la péréquation pourrait être rapidement dégressive, favorisant ains un prise de conscience collective d’une nécessité démarche de frugalité et de maitrise de notre énergie. L’économie ainsi réalisée pourrait alors être orienté vers les investissements structurants.

8.6 – Cinquième axe : développer une politique territoriale intégrée de maîtrise de la demande et d’efficacité énergétique.

Le pilotage intelligent des consommations constitue un gisement considérable d’économies et de lissage de la courbe de charge. Cela passe par la généralisation des compteurs communicants avec tarification dynamique incitant à déplacer les consommations hors des heures de pointe, par l’équipement systématique en prises pilotées pour les véhicules électriques avec tarif préférentiel aux heures creuses, par un vaste programme de rénovation thermique du bâti accompagné de déploiement de chauffe-eau solaires thermiques (déjà bien avancé avec 79% d’équipement des résidences principales) et de brasseurs d’air basse consommation en substitution de climatiseurs. Un service public territorial de conseil en maîtrise de l’énergie pourrait accompagner entreprises et ménages dans ces transformations.

8.7 – Sixième axe : structurer une filière territoriale de l’énergie 

créatrice d’emplois et de valeur locale. La transition vers les énergies locales doit s’accompagner du développement de compétences, de formations et d’entreprises réunionnaises dans l’installation et la maintenance des équipements photovoltaïques, éoliens, de stockage, dans l’ingénierie énergétique, dans la recherche appliquée sur les spécificités des systèmes insulaires tropicaux. L’Université de La Réunion pourrait accueillir un institut de recherche dédié aux énergies en milieu insulaire tropical, centre de référence pour l’océan Indien. Les lycées techniques devraient renforcer leurs filières énergie et développer l’apprentissage en lien avec la Régie publique.

9. Conclusion

L’examen approfondi de la situation énergétique réunionnaise révèle un paradoxe saisissant : un territoire qui affiche l’un des meilleurs taux électricité renouvelables de France métropolitaine et d’outre-mer demeure en réalité profondément dépendant des énergies fossiles, et de la solidarité nationale tant dans son approvisionnement que dans son organisation industrielle et financière.

Les questions posées en introduction trouvent des réponses qui convergent vers un constat central.

  • Le financement public, massif et permanent à travers la péréquation tarifaire, ne bénéficie que partiellement au développement territorial. Une part significative de ces flux publics transite par le système électrique réunionnais pour alimenter des circuits économiques extérieurs, qu’il s’agisse de fournisseurs de biomasse étrangers, de constructeurs d’équipements internationaux ou d’actionnaires privés dont les intérêts ne coïncident pas nécessairement avec ceux du territoire.
  • La valeur créée par le secteur énergétique réunionnais, pourtant vitale et massivement subventionnée, s’échappe largement du territoire. Cette captation externe n’est pas une fatalité technique mais le résultat de choix d’organisation et de gouvernance qui privilégient une logique de rentabilité actionnariale sur une logique de service territorial. Le rachat d’Albioma par KKR en 2022 représente à cet égard un point de bascule qui aurait dû susciter une réaction politique forte.
  • La question de souveraineté énergétique ne peut plus être éludée. Un territoire qui ne maîtrise pas 46% de sa production électrique, qui importe 88,7% de son énergie totale, qui dépend de décisions d’investissement prises par des fonds internationaux selon des critères de rentabilité déconnectés des enjeux locaux, ne dispose pas des leviers essentiels de son développement. L’autonomie énergétique affichée comme objectif depuis la loi de 2015 demeure largement rhétorique tant que persistent ces dépendances structurelles.

Le modèle actuel présente certes des performances environnementales réelles avec l’abandon des énergies fossiles les plus polluantes pour ce qui concernent la seule production d’électricité, mais il reproduit les schémas de dépendance sous des formes nouvelles. La transition du charbon aux pellets importés ne constitue qu’un déplacement géographique de l’approvisionnement, sans gain substantiel en termes d’autonomie réelle. Plus grave, ce modèle freine le développement des ressources énergétiques locales abondantes en privilégiant des solutions techniquement éprouvées et immédiatement rentables pour les investisseurs privés.

Cette situation est d’autant plus préoccupante que le développement économique de la Réunion et la nécessaire décarbonation  des transports nécessitera une augmentation significative des besoins en électricité d’une part et que d’autre part les tensions géopolitiques qui émergent font peser un risque latent mais réel sur la souveraineté énergétique de la Réunion

Les réactions constatées dans l’environnement réunionnais témoignent d’une prise de conscience croissante de ces contradictions, mais restent fragmentaires et n’ont pas encore convergé en un projet politique alternatif structuré. Les alertes des organisations environnementales sur l’importation de biomasse, les inquiétudes des professionnels sur le développement des véhicules électriques, les appels à la reprise de contrôle public d’Albioma, expriment une même préoccupation sous des angles différents.

La transformation nécessaire appelle une refondation du modèle énergétique réunionnais autour du concept de bien commun. L’électricité dans un territoire insulaire isolé ne peut être traitée comme une marchandise ordinaire soumise aux lois du marché et de la concurrence. Ses caractéristiques intrinsèques, l’intensité des financements publics qu’elle mobilise, sa dimension stratégique pour tout projet de développement territorial, justifient un statut particulier et une gouvernance démocratique.

Cette transformation passe nécessairement par la création d’un véritable service public territorial de l’énergie, unifiant les fonctions de production, distribution et commercialisation sous contrôle public et gouvernance démocratique. Ce service public aurait pour mission exclusive de fournir une énergie décarbonée au meilleur coût pour le territoire, sans exigence de rentabilité financière mais avec obligation d’équilibre économique de long terme. Sa stratégie d’investissement privilégierait systématiquement les ressources énergétiques locales et le développement de compétences territoriales.

La reprise de contrôle public sur l’ensemble de la chaîne électrique, la réorientation massive des investissements vers les énergies locales, le développement d’une politique intégrée de maîtrise de la demande, la structuration d’une filière territoriale de l’énergie créatrice d’emplois qualifiés, constituent les piliers d’un modèle alternatif crédible. Ce modèle ne relève pas de l’utopie mais d’un choix politique assumé plaçant l’intérêt général et le développement territorial au-dessus de la rentabilité actionnariale.

Perspectives

Au-delà de ce texte et des actions proposées se dessinent des perspectives plus larges qui situent la question énergétique réunionnaise dans un contexte plus vaste.

La transformation du modèle énergétique réunionnais vers un service public territorial constituerait une expérimentation pionnière pour l’ensemble des zones non interconnectées françaises et pourrait servir de référence pour d’autres territoires insulaires confrontés à des défis similaires. La Guadeloupe, la Martinique, la Guyane, Mayotte, la Corse, mais aussi les territoires insulaires de l’océan Indien et du Pacifique, partagent des contraintes communes et pourraient bénéficier d’un modèle alternatif démontrant sa pertinence à La Réunion.

Cette transformation pourrait également préfigurer une évolution plus générale du secteur énergétique français et européen. La libéralisation et l’ouverture à la concurrence des années 1990-2000, présentées comme devant améliorer l’efficacité et réduire les coûts, ont produit des résultats mitigés et suscitent aujourd’hui des interrogations croissantes. Le retour vers des formes de service public, la reconnaissance du caractère spécifique de l’énergie comme bien essentiel excluant la logique marchande ordinaire, s’inscrivent dans un mouvement de fond qui dépasse largement le cas réunionnais.

La question de la gouvernance démocratique des services essentiels, dont l’énergie constitue l’archétype, pourrait trouver dans l’expérience réunionnaise un terrain d’innovation. L’association des élus, des salariés, des usagers et des personnalités qualifiées dans la gouvernance d’une régie publique de l’énergie permettrait d’expérimenter des formes de démocratie économique et de contrôle citoyen sur des choix stratégiques qui engagent l’avenir collectif. Ces innovations pourraient inspirer d’autres secteurs et d’autres territoires.

La dimension géopolitique ne peut être ignorée. Dans un contexte international marqué par les tensions sur l’approvisionnement énergétique, par les stratégies de contrôle des ressources par les grandes puissances, par les risques de ruptures d’approvisionnement liées aux conflits ou aux catastrophes climatiques, la capacité d’un territoire à développer son autonomie énergétique effective devient un enjeu de résilience et de souveraineté. Les petits territoires insulaires, particulièrement vulnérables, ont intérêt à se doter de modèles énergétiques robustes et autonomes.

La lutte contre le changement climatique impose une accélération radicale de la décarbonation. Les objectifs internationaux de réduction des émissions de gaz à effet de serre ne pourront être atteints que par des transformations systémiques dont la dimension énergétique est centrale. Les territoires insulaires tropicaux, qui subissent de plein fouet les impacts du dérèglement climatique (cyclones intensifiés, élévation du niveau marin, stress hydrique), ont une responsabilité particulière et un intérêt vital à conduire ces transformations avec détermination.

La transition énergétique réunionnaise pourrait enfin contribuer à la consolidation d’une coopération régionale dans l’océan Indien. Les défis énergétiques des îles de la zone présentent des similitudes qui justifieraient des collaborations en matière de recherche, de développement technologique, de formation, de partage d’expériences. La Réunion pourrait jouer un rôle moteur dans la structuration de cette coopération, en s’appuyant sur ses capacités universitaires et ses savoir-faire techniques.

Le chemin qui conduit du modèle actuel, caractérisé par la dépendance et la captation externe de valeur, vers un modèle fondé sur la reconnaissance de l’énergie comme bien commun et organisé en service public territorial, ne se parcourra pas spontanément. Il nécessite une volonté politique forte, une mobilisation citoyenne soutenue, une capacité à affronter les résistances des intérêts établis. Mais l’urgence climatique, les impératifs de souveraineté, l’exigence de justice sociale dans l’accès à l’énergie, et la nécessité de construire un développement territorial durable, rendent ce chemin non seulement souhaitable mais nécessaire.

La question n’est plus de savoir si cette transformation aura lieu, mais quand et selon quelles modalités. Le débat public réunionnais doit s’emparer de ces enjeux avec lucidité et ambition, en refusant le fatalisme d’un modèle présenté comme indépassable. L’énergie, bien commun essentiel, appelle une gouvernance commune. La démocratie n’a de sens que si elle s’exerce aussi sur les choix qui engagent l’avenir collectif. La Réunion a l’opportunité d’inventer un modèle énergétique qui pourrait faire référence bien au-delà de ses frontières. Il appartient aux forces vives du territoire de saisir cette opportunité.

Bien entendu, il s’agit là d’une approche trés personnelle qui doit présenter des manquements, des oublis voir des erreurs. Mais celle-ci ne demande qu’à etre critiquée, amodiée . N’hésitez à me livrer vos commentaires.

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