À Gaël Velleyen et aux signataires de la tribune sur le « privilège zoreil »

Pas contre vous.

Contre ce que vous avez fait — et contre le fait que vous ne semblez pas mesurer ce que vous avez fait.

Quand j’ai lu votre tribune, j’ai ressenti ce que beaucoup de Réunionnais créoles — de toutes origines, de toutes conditions — ont ressenti en la lisant : une gifle. Une gifle reçue par ceux qui ont consacré leur vie à construire cette île, qui ont vu des amis, des collègues, des compagnons de lutte réduits en une phrase à une catégorie suspecte. Une gifle reçue par ceux qui croient que La Réunion est précisément ce que l’histoire en a fait — une société du mélange, du frottement, de la douleur transformée en richesse — et qui voient cette conviction attaquée au nom d’un communautarisme qui ne lui ressemble pas.

J’ai vu des Réunionnais de cœur, nés ici ou revenus ici par choix de vie, se poser une question qu’ils n’osaient pas formuler : est-ce que je suis suspect ? Est-ce que ma place ici est désormais conditionnelle ? Est-ce que trente ans de service, d’engagement, d’enracinement ne comptent pas face à l’accident de naissance ?

Cette question-là, vous l’avez mise dans l’air. Et une fois dans l’air, elle ne s’efface pas facilement.

Vous avez désigné un groupe sans le définir. Vous avez affirmé l’existence d’un privilège structurel sans en apporter la démonstration. Vous avez mobilisé la caution d’intellectuels formés à la rigueur analytique pour signer un texte qui fait exactement ce que la pensée critique a toujours combattu : substituer le ressenti à la preuve, l’émotion à l’analyse, la désignation à la démonstration.

J’ose croire que tout cela est sans mauvaises intentions. Mais les effets d’un texte ne dépendent pas des intentions de ceux qui l’écrivent. Ils dépendent de ce qu’il met en mouvement. Et ce que votre tribune a mis en mouvement — ces tristes passions que l’on retrouve dans une partie des commentaires et réactions publiques — vous en êtes désormais comptables.

Mais l’indignation ne suffit pas

Elle ne me dispense pas de regarder le fond. Et sur le fond, une partie de ce que vous dites est vraie.

Les inégalités d’accès aux postes de décision existent. La surreprésentation des cadres métropolitains dans certains secteurs de la fonction publique est une réalité documentée. La dévalorisation des compétences locales au profit d’expertises importées est un mécanisme réel et politiquement entretenu. Ces questions méritent d’être posées sérieusement.

Mais cette réalité n’est certainement pas du seul fait d’un groupe identifiable par son origine géographique. Elle est le fait d’un système — économique de rentes organisées, institutionnel verrouillé par des choix politiques datés, psychologique hérité de la colonisation et intériorisé par les acteurs locaux eux-mêmes.

Les gardiens les plus efficaces de l’immobilisme réunionnais sont majoritairement réunionnais. Élus, acteurs socioprofessionnels, institutions — ils ont maintenu ce que vous dénoncez, non par malveillance, mais par intérêt dans un système dont ils maîtrisent les codes, souvent au service d’intérêts partisans ou par manque de courage.

Votre tribune ne les nomme pas. Elle désigne à leur place un groupe dont la responsabilité reste à démontrer, mais plus visible, plus à même de générer des réactions émotionnelles. J’ose espérer que c’est une erreur de cible et pas une manipulation.Dans tous les cas, une erreur de cible, dans un débat politique sérieux, est inacceptable.

Ce que votre élan mérite

Vous avez réussi quelque chose de difficile : mettre 3 000 personnes en mouvement sur une question de fond. Mais au delà des passions tristes que celle-ci n’a pas manqué de générer, votre tribune représente maintenant un engagement devant lequel vous ne pouvez faillir — répondre aux attentes de tous les Réunionnais qui l’ont lue comme une promesse de transformation réelle.

Cette promesse exige un programme. Rouvrons le débat institutionnel que l’amendement Virapoullé a verrouillé depuis vingt ans — non pour sortir La Réunion de la République, mais pour co-construire des règles adaptées à nos réalités. Rebâtissons les politiques sociales, économiques et de l’emploi à l’échelle de nos réalités territoriales et géopolitiques. Construisons nos souverainetés alimentaire et énergétique. Attaquons-nous aux monopoles qui concentrent la richesse et étouffent l’initiative locale — au nom de la concurrence, du pouvoir d’achat des familles, et de la justice sociale que vous portez.

C’est avec l’ensemble des Réunionnais — toutes origines confondues — que nous pourrons réussir là où les espaces de décision, que vous critiquez, ont jusqu’ici manqué de courage.

La Réunion n’a pas besoin de choisir entre la colère et la résignation. Elle a besoin que ceux qui ont eu le courage de nommer aient aussi le courage de proposer. Cette tribune vous en donne l’occasion. Ne la laissez pas passer.

En conclusion, vous avez, je l’espère compris les raison de mon indignation. Le format de la tribune ne permettant d’aller sérieusement au fond. Je vous engage à aller plus loin dans nos échanges et de prendre connaissance de la réflexion. que votre tribune m’a ouvert en 5 temps que vous trouverez ci dessous, et de partager ce que votre tribune n’a pas fait : un diagnostic rigoureux, une cartographie des vraies chaînes, et l’identification de pistes concrètes. Je vous invite à le lire — et à le contredire si vous le souhaitez.

La Réunion et ses chaines

LA RÉUNION ET SES CHAÎNES

LA RÉUNION ET SES CHAÎNES Réflexion en cinq temps sur la dépendance et la liberté Introduction Pourquoi cette réflexion, pourquoi maintenant Joël Personné Il y a des moments où une société dit à voix haute ce qu’elle murmurait…

Temps 2 – Anatomie de la dépendance

Temps 2 – Anatomie de la dépendance Joël Personné Avant de pouvoir se libérer, il faut savoir de quoi. C’est une évidence que l’on oublie trop souvent dans les débats réunionnais sur l’émancipation. On parle de dépendance comme…

Temps 4 – Les chaines que nous avons forgées

Les dépendances psychologiques décrites dans le temps précédent auraient pu rester abstraites si elles ne s’étaient pas incarnées dans des structures concrètes, des mécanismes précis, des décisions datées et identifiables. C’est l’objet de ce temps : descendre du…

Temps 3 – Ce que l’histoire a fait de nous

Il est plus facile de parler des chaînes que l’on voit que de celles que l’on ne voit pas. Les monopoles économiques, la dépendance énergétique, l’inadaptation institutionnelle — tout cela se mesure, se documente, se combat par des…

Temps 5 – La responsabilité de destin

Nous voici au terme de ce parcours. Nous avons nommé la pensée simple et ses dangers. Nous avons distingué les dépendances subies de celles que nous avons construites. Nous avons regardé en face les mécanismes psychologiques qui perpétuent…