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Temps 4 – Les chaines que nous avons forgées

Les dépendances psychologiques décrites dans le temps précédent auraient pu rester abstraites si elles ne s’étaient pas incarnées dans des structures concrètes, des mécanismes précis, des décisions datées et identifiables. C’est l’objet de ce temps : descendre du niveau de l’analyse vers celui des faits. Nommer non pas des responsables, mais des systèmes. Non pas des intentions, mais des effets. Non pas des ennemis, mais des chaînes — et des chaînes que nous avons, pour une part déterminante, forgées nous-mêmes.

Ce travail de précision est inconfortable. Il l’est d’autant plus qu’il concerne des secteurs où des intérêts puissants sont en jeu, où des rentes bien installées ont des défenseurs habiles, et où la simple description de la réalité est souvent perçue comme une attaque. Qu’on se rassure : ce n’en est pas une. C’est un diagnostic. Et un diagnostic, aussi sévère soit-il, est toujours préférable à l’ignorance confortable qui laisse la maladie progresser.

L’assujettissement à la solidarité ou la dépendance anesthésiante

Il existe une forme de dépendance dont on parle peu parce qu’elle est doublement inconfortable à nommer : elle concerne des dispositifs de solidarité qui sont, dans leur principe, légitimes et nécessaires, mais qui produisent, dans leur accumulation et leur inadaptation au contexte réunionnais, des effets profondément aliénants.

La faiblesse structurelle de l’emploi, le déficit de formation professionnelle adaptée, et l’atonie d’une économie insuffisamment diversifiée ont conduit une part significative de la population réunionnaise à dépendre durablement des transferts sociaux nationaux pour survivre. Ce n’est pas un choix. C’est le résultat mécanique d’un système économique qui n’a pas créé suffisamment d’activité pour absorber une démographie jeune et dynamique. La solidarité nationale a comblé ce vide — et ce faisant, elle a aussi, involontairement, contribué à le perpétuer.

Car un système de solidarité qui se substitue durablement à l’emploi ne produit pas seulement de la sécurité. Il produit de la dépendance, de la stigmatisation, et un sentiment d’inutilité sociale difficile à surmonter. Il installe dans le quotidien de milliers de familles réunionnaises une relation asymétrique avec l’État — celle du bénéficiaire face au dispensateur — qui est le contraire de la dignité et de l’émancipation. Il anesthésie l’initiative là où il devrait la libérer.

Ce dispositif est amplifié par une contradiction criante que personne ne veut vraiment regarder en face : dans la même société où des milliers de Réunionnais survivent sous le seuil de pauvreté, le régime de surrémunération dont bénéficient les fonctionnaires — réunionnais et métropolitains confondus — creuse un écart de revenus et de modes de vie qui fracture profondément le tissu social. Ce n’est pas une question d’origine. C’est une question de justice territoriale. Et ce régime-là, maintenu par inertie institutionnelle et par absence de courage politique, est lui aussi une chaîne — forgée dans le bronze de l’habitude administrative.

La dépendance à la solidarité n’est pas une fatalité réunionnaise. La sortir par le haut suppose non pas de réduire la solidarité — ce serait abandonner ceux qui en ont besoin aujourd’hui — mais de construire enfin les conditions économiques, éducatives et institutionnelles qui rendraient cette solidarité progressivement moins nécessaire. C’est précisément ce que trente ans d’immobilisme ont refusé de faire.

Cette première chaîne en appelle une autre, plus ancienne : celle qui immobilise le modèle agricole et, avec lui, la capacité de l’île à nourrir sa propre population.

La rente cannière ou le confort du déclin annoncé

La filière canne est l’exemple le plus ancien et le plus éloquent de dépendance construite et consciemment maintenue. Elle occupe aujourd’hui environ 24 000 hectares de surfaces agricoles utiles à La Réunion. Elle emploie directement et indirectement plusieurs milliers de personnes. Elle structure des territoires entiers, des économies familiales, des identités locales.

Elle est aussi, depuis des décennies, sous perfusion. Les aides européennes, les mécanismes de soutien au prix du sucre, les subventions à la bagasse — tout un édifice de soutiens publics maintient en vie une filière dont la compétitivité intrinsèque sur le marché mondial est structurellement faible. Les rapports s’accumulent depuis les années 1990 pour dire ce que tout le monde sait : la filière canne telle qu’elle est organisée n’a pas d’avenir économique autonome.

La question n’est donc pas de savoir si la filière doit évoluer. Elle est de savoir pourquoi elle n’a pas évolué. Et la réponse est politique. La canne représente une rente — pour les industriels sucriers, pour les grands propriétaires fonciers, pour les coopératives, pour les élus dont les circonscriptions en dépendent. Cette rente a des défenseurs puissants qui ont, décennie après décennie, repoussé les tentatives de diversification agricole sérieuse. Non par incapacité à voir le problème. Par intérêt à ne pas le résoudre.

Le résultat est là : une île tropicale, dotée de sols fertiles et d’une biodiversité remarquable, importe environ 75 % de sa consommation alimentaire. Des fruits et légumes produits en Espagne ou au Maroc arrivent, à prix fort, dans les rayons réunionnais pendant que des terres agricoles locales produisent du sucre subventionné. Ce paradoxe n’est pas le fruit de la géographie. C’est le fruit d’un choix politique maintenu par inertie et par intérêt.

Le même tropisme de la rente se retrouve dans le secteur énergétique, où la transition affichée masque une dépendance qui change de forme sans changer de nature.

L’énergie ou la fausse promesse du 100 % renouvelable

La dépendance énergétique de La Réunion est le second grand chantier non ouvert. L’île affiche une ambition — atteindre l’autonomie énergétique par les énergies renouvelables — qui est réelle dans son intention mais profondément trompeuse dans son contenu actuel.

Le mix énergétique réunionnais repose aujourd’hui encore sur une part significative de combustibles fossiles pour la production d’électricité de base. La transition vers les renouvelables s’est construite autour d’un choix problématique : la biomasse. Or plus de la moitié de la biomasse brûlée dans les centrales réunionnaises est importée. Substituer une dépendance aux hydrocarbures par une dépendance à la biomasse importée, c’est changer la forme de la contrainte sans en supprimer le fond.

Ce choix n’est pas le fruit d’une nécessité technique. Il est le fruit d’une architecture d’intérêts entre les opérateurs énergétiques — au premier rang desquels le duopole qui structure le secteur — et les décideurs publics qui ont validé des modèles plus favorables aux rentes existantes qu’à la souveraineté réelle de l’île. La géothermie, le solaire décentralisé, le stockage par batteries, l’hydrogène vert — des technologies disponibles et adaptées au contexte réunionnais — restent sous-développées au regard du potentiel. Ici encore, le problème n’est pas technique. Il est politique. Et il a des gardiens.

Ces gardiens du statu quo énergétique opèrent dans un environnement économique plus large où la concentration des marchés produit les mêmes effets d’extraction et d’immobilisme.

Les monopoles ou la rente organisée

La concentration économique à La Réunion est une réalité documentée qui pèse directement sur le pouvoir d’achat des ménages et sur les capacités d’initiative des entrepreneurs locaux. Dans la grande distribution, dans les hydrocarbures, dans certains secteurs de services, des positions dominantes structurelles ont été construites et maintenues au fil des décennies.

L’octroi de mer — taxe à l’importation dont le principe est de protéger la production locale — a été détourné de sa vocation initiale pour devenir, dans certains secteurs, un instrument de protection de rentes plutôt que de développement productif. Il finance certes les collectivités locales de manière significative, ce qui crée une dépendance institutionnelle supplémentaire : réformer l’octroi de mer, c’est toucher aux ressources des communes et du département. Le mécanisme s’est ainsi auto-protégé en rendant politiquement coûteuse toute remise en question.

Le résultat est un niveau de prix structurellement plus élevé qu’en métropole pour les produits de consommation courante, dans une île où les revenus médians sont significativement inférieurs à la moyenne nationale. Cette double contrainte — prix élevés, revenus faibles — est l’une des causes profondes des inégalités sociales réunionnaises. Elle n’est pas une fatalité géographique. Elle est le résultat d’un écosystème économique organisé au profit de quelques-uns, toléré par les pouvoirs publics, et jamais sérieusement attaqué.

À ces dépendances économiques s’en ajoute une autre, plus rarement nommée comme telle : celle qui concerne l’espace lui-même — la manière dont La Réunion habite, organise et imagine son propre territoire.

L’aménagement du territoire ou la souveraineté spatiale confisquée

Il est un domaine où la dépendance construite atteint une acuité particulière parce qu’elle touche à ce que toute société a de plus fondamental : la manière dont elle habite, au sens plein du terme, son propre espace. L’aménagement du territoire réunionnais est aujourd’hui à la croisée d’enjeux qui se télescopent avec une brutalité croissante — démographie, habitat, foncier économique, énergie, mobilité — dans un espace contraint par nature, insulaire et montagneux, où chaque hectare engage simultanément plusieurs usages incompatibles et plusieurs générations d’avenir.

La pression est réelle et documentée. La population réunionnaise continuera de croître dans les prochaines décennies. Les besoins en logement sont massifs et structurellement sous-satisfaits. Le foncier économique disponible pour l’activité productive se raréfie. La mobilité reste organisée autour d’un modèle automobile hérité des années 1970 qui asphyxie les axes structurants de l’île. Et tout cela doit être pensé en préservant ce que les Réunionnais désignent avec une justesse instinctive comme leur « zarlor » — ces espaces naturels, cette biodiversité exceptionnelle, ces paysages qui ne sont pas seulement un patrimoine esthétique mais une ressource vitale, économique, identitaire et climatique.

Face à cette complexité, ce dont La Réunion dispose aujourd’hui, c’est d’un cadre réglementaire conçu ailleurs, pour d’autres réalités. Le Zéro Artificialisation Nette — ZAN — et ses dérivés répondent à une logique continentale pertinente dans ses intentions mais aveugle dans son application insulaire. Appliqué mécaniquement à La Réunion, il fige des équilibres qui ne sont pas les bons et interdit des formes d’adaptation que la spécificité réunionnaise rendrait pourtant légitimes. Ce n’est pas plaider pour l’artificialisation sans limite. C’est exiger le droit d’inventer ses propres réponses à ses propres contraintes.

Car ce que La Réunion doit inventer n’existe pas encore dans les manuels d’urbanisme continentaux. Il s’agit de construire une culture de l’habiter — une manière d’occuper, de densifier, de préserver et de transformer l’espace — qui soit réellement créole. C’est-à-dire une culture qui sache tenir ensemble la mémoire d’une ruralité encore vivante dans les pratiques et les représentations collectives, et les formes nouvelles d’habitat dense, sobre, connecté, énergétiquement autonome, que les défis du siècle imposent. Cette invention ne peut pas être sous-traitée à des bureaux d’études parisiens qui ne savent pas ce que signifie vivre entre le volcan et la mer, entre les hauts et les bas, entre la canne et le letchis.

Cette souveraineté spatiale — le droit de décider comment on occupe et on transforme son propre territoire — est aujourd’hui confisquée non par malveillance mais par inadaptation systémique. La revendiquer, c’est revendiquer le droit élémentaire de toute communauté à construire un avenir qui lui ressemble. Et dans le cas de La Réunion, cet avenir ne ressemblera à rien de connu — ce qui est précisément sa chance.

Cette inadaptation systémique trouve son expression la plus achevée dans le verrou institutionnel qui ferme depuis vingt ans toute possibilité d’évolution du cadre lui-même.

L’immobilisme institutionnel ou le verrou politique

La dépendance institutionnelle de La Réunion est peut-être la plus paradoxale de toutes, parce qu’elle a été activement construite par des acteurs qui se réclamaient de l’intérêt réunionnais.

La France a prévu, dans sa Constitution, des dispositifs permettant aux territoires d’outre-mer de bénéficier d’adaptations législatives et réglementaires tenant compte de leurs spécificités. Ces dispositifs existent. Ils sont utilisés par d’autres territoires — la Nouvelle-Calédonie, la Polynésie française, les collectivités à statut particulier — pour construire des politiques publiques mieux adaptées à leurs réalités.

La Réunion, elle, a choisi l’assimilation totale. Non pas sous la contrainte — personne n’a forcé cette île à renoncer à tout espace d’adaptation — mais par choix politique délibéré. L’amendement Virapoullé, adopté en 2003, a explicitement exclu La Réunion du champ des évolutions institutionnelles différenciées possibles pour les DOM. C’est un élu réunionnais qui a porté cet amendement.

Les conséquences sont concrètes : des politiques de l’emploi inadaptées à un marché du travail structurellement différent. Des règles d’urbanisme conçues pour des territoires continentaux appliquées à une île où la pression foncière est extrême. Des politiques agricoles calibrées pour l’agriculture continentale appliquées à une agriculture tropicale insulaire. Chaque inadaptation a un coût. Ces coûts s’accumulent. Et quiconque propose aujourd’hui d’ouvrir ce débat se voit immédiatement accusé de vouloir sortir La Réunion de la République — comme si imaginer des règles mieux adaptées était par définition une trahison.

La responsabilité partagée

Ces six chaînes — sociale, agricole, énergétique, économique, spatiale, institutionnelle — ne sont pas indépendantes. Elles s’alimentent mutuellement. La rente cannière immobilise le foncier agricole qui manque à la diversification. La dépendance énergétique protège des duopoles qui résistent à la régulation. L’inadaptation institutionnelle prive La Réunion des outils qui lui permettraient de s’attaquer à toutes les autres. Et la dépendance à la solidarité nationale dispense les acteurs politiques locaux d’engager les réformes structurelles qui mettraient fin à la nécessité de cette solidarité.

Il faut nommer ce que la pensée confortable évite soigneusement : ces chaînes ont des forgerons réunionnais. Pas exclusivement — l’État français, les groupes économiques nationaux, les régulations européennes ont leur part de responsabilité. Mais les élus qui ont maintenu la filière canne sans engager de diversification sérieuse sont réunionnais. Les acteurs économiques qui ont défendu les monopoles et les rentes sont souvent réunionnais. L’élu qui a verrouillé l’évolution institutionnelle est réunionnais. Ce constat n’est pas une accusation. C’est le préalable à une responsabilité. On ne peut pas revendiquer la capacité à se gouverner soi-même tout en imputant à d’autres l’entière responsabilité de la situation dans laquelle on se trouve.

Des chaînes forgées par des choix peuvent être défaites par d’autres choix. Des rentes maintenues par des décisions politiques peuvent être remises en question par d’autres décisions. Des verrous posés par des amendements peuvent être levés par d’autres textes. La condition pour que cela arrive n’est pas technique. Elle n’est pas financière. Elle est politique — au sens le plus exigeant du terme. C’est de cette volonté que traite le dernier temps de cette réflexion.

Prochain temps : « La responsabilité de destin — ce que signifie décider pour soi »

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