La TVA à zéro : la bonne intention, et aprés?
Depuis le 28 décembre 2025, un arrêté interministériel exonère de TVA 15 000 produits de consommation courante à La Réunion — alimentaire, hygiène, entretien. Le chiffre est impressionnant, le communiqué de la préfecture est enthousiaste, et le consommateur réunionnais attend, lui, de voir le résultat dans son caddie.
Une bonne intention!
Commençons par rendre à César ce qui lui appartient : l’intention est bonne. Croiser cette exonération de TVA avec la baisse de l’octroi de mer décidée par la Région en décembre 2024, c’est, sur le papier, une double action fiscale cohérente. Les produits du BQP, ce bouclier qualité prix qui structure les achats des ménages les plus modestes, sont largement couverts. Théoriquement, le gain pourrait dépasser dix euros sur un panier de 175 produits. Dix euros, c’est toujours dix euros quand on vit avec le RSA ou un SMIC réunionnais.
Mais voilà où le bât blesse!
Les consommateurs ne sont pas naïfs et bien en droit de poser d’emblée la vraie question : qui garantit que la baisse de taxe se retrouve en caisse, et pas dans les marges ?
La réponse honnête est : personne, ou en tout cas pas de manière systématique. Et ce n’est pas faute de volonté affichée — c’est faute d’outils réels face à la mauvaise volonté des acteurs économiques.
Car pendant que le gouvernement annonce des « baisses sans délai », l’Observatoire des prix, des marges et des revenus — l’OPMR, l’organisme précisément chargé de surveiller tout cela — n’a toujours pas de droit de communication légal lui permettant d’accéder aux données des entreprises. Les distributeurs se retranchent derrière le secret des affaires. Même les administrations publiques — Douanes, DGFIP, INSEE — lui opposent les mêmes protections. L’OPMR le dit lui-même, sans détour, dans ses propositions de juin 2025 : il réclame qu’on lui crée ce droit. Ce qui signifie qu’il ne l’a pas encore.
Plus troublant encore : un arrêté de 2013 oblige les grandes surfaces à transmettre électroniquement leurs données de tickets de caisse à l’INSEE pour permettre un suivi statistique des prix. Cette obligation est appliquée en métropole depuis des années. À La Réunion, en 2025 : toujours pas mise en œuvre. Sans ces données, impossible de construire un indice de prix fiable sur les produits du quotidien. Vérifier si les baisses de TVA atterrissent réellement en rayon devient, techniquement, un exercice hors de portée.
Dans ce contexte, les résultats du groupe de travail sur la transparence des marges dans la grande distribution alimentaire donnent le vertige. Après des mois de travail, les grandes surfaces ont « accepté de participer » — mais seulement certaines, et uniquement pour 21 produits sur l’ensemble de leurs milliers de références. Le président de l’OPMR a dû saluer cette « première étape ». Le groupe de travail lui-même confesse ne pas avoir pu déterminer les raisons de l’écart de prix croissant entre La Réunion et l’Hexagone : ce travail s’est avéré « hors de portée en raison des blocages opérés par les grandes surfaces. »
Le Sénat, dans son rapport de la session 2025-2026, confirme ce que les acteurs locaux répètent depuis des années : les OPMR « disposent de très peu de moyens » et leurs présidents « déplorent leur accès lacunaire aux données nécessaires pour exercer leurs missions. » Ce n’est pas une critique de couloir — c’est le constat officiel des législateurs.
Quand la bonne vont ne suffit pas
On mesure ainsi l’ampleur du paradoxe : l’État annonce une mesure fiscale ambitieuse censée produire des effets « immédiats » sur les prix, dans un environnement où l’organisme chargé de vérifier ces effets est structurellement privé des moyens de le faire. La bonne volonté ne suffit pas quand les outils de contrôle restent à construire.
La vraie question n’est donc pas « 15 000 produits exonérés ? » mais ”exonérés au bénéfice de qui ? »
Tant que la transparence sur les marges restera une faveur accordée au compte-gouttes par les distributeurs, et non une obligation assortie de moyens de contrôle et de sanctions réelles, chaque allègement fiscal annoncé risque de ressembler davantage à un cadeau fait à la chaîne de distribution qu’à un coup de pouce pour le pouvoir d’achat des Réunionnais.
