Les ânes de Gaza, ou l’absurdité comme système
Une réaction à la polémique de l’accueil des ânes de Gaza en Allemagne et en France
Quand l’absurde devient système, quand le cynisme se pare des habits de la compassion, nous atteignons un degré de perversion morale qui défie l’entendement. L’affaire des ânes de Gaza n’est pas une anecdote. C’est un symbole. Un miroir tendu à notre dérive collective.
Voilà donc que l’Allemagne, la France et d’autres nations européennes se mobilisent pour accueillir des ânes en provenance de Gaza. Des vols affrétés, des infrastructures spécialisées mobilisées, des refuges préparés, des familles d’accueil sollicitées. Plus de 600 ânes auraient été ainsi « sauvés » et transportés vers l’Europe, au prix de plus de 1 000 euros par animal pour le voyage. Une belle opération humanitaire, nous dit-on. Un geste de compassion envers des animaux maltraités par la guerre.
Pendant ce temps, les enfants de Gaza meurent. Par centaines, par milliers. Sous les bombes, de faim, de maladie, de soif. Des enfants brûlés, amputés, orphelins, traumatisés à vie. Des bébés qui ne pleurent plus dans les bras de leurs mères. Et ces mêmes pays qui déploient des moyens logistiques considérables pour exfiltrer des ânes refusent obstinément d’accueillir ces enfants pour les soigner.
L’Allemagne, qui a évacué au moins huit ânes de Gaza, n’aurait accueilli que deux enfants palestiniens blessés sur la même période. La France, grande réceptrice d’ânes gazaouis via la Fondation Brigitte Bardot, maintient des restrictions drastiques pour l’accueil d’enfants palestiniens nécessitant des soins médicaux urgents.
La hiérarchie de la compassion
Cette situation révèle une hiérarchie morale obscène qui caractérise notre rapport à la Palestine. Il y aurait donc des vies plus dignes d’être sauvées que d’autres. Des ânes méritent qu’on mobilise des avions-cargos, qu’on sollicite des aéroports spécialisés, qu’on organise des collectes de fonds. Mais des enfants qui agonisent faute de soins ? Là, les portes se ferment. Les procédures s’allongent. Les quotas se réduisent. La bureaucratie devient un mur.
N’est-ce pas l’illustration parfaite de cette « géographie morale du monde » où, comme l’écrit le philosophe, « certaines morts interrompent l’Histoire, d’autres la confirment » ? Où « certaines souffrances appellent le deuil universel, d’autres se dissolvent dans le bruit de fond du monde » ?
L’argument avancé est révélateur : ces ânes serviraient de moyens de transport essentiels pour les Gazaouis, ils sont donc « sauvés » pour leur bien. Mais cette logique ne tient pas la route une seconde. Si ces ânes sont si essentiels à la survie des Gazaouis dans un territoire détruit où le carburant manque, pourquoi les en priver ? Ne serait-ce pas plutôt une manière supplémentaire d’entraver leur mobilité, leur capacité de fuir les bombardements, de transporter leurs malades ?
Certains médias palestiniens, comme Al Jazeera, n’ont pas hésité à parler de « vol » orchestré par l’armée israélienne. Et de fait, quand on connaît le rôle vital que jouent ces animaux à Gaza – moyen de transport public, moyen d’évacuation lors des bombardements, source de revenus pour des familles entières – on comprend que leur « sauvetage » ressemble fort à une privation supplémentaire.
L’instrumentalisation de la cause animale
Il y a quelque chose de profondément malvenu dans l’utilisation de la souffrance animale comme écran de fumée pour la souffrance humaine. L’organisation israélienne « Starting Over Sanctuary » qui orchestre ces transferts se défend de toute dimension politique. Mais comment peut-on prétendre à la neutralité quand on évacue des moyens de survie d’une population assiégée ?
Cette opération s’inscrit dans une longue tradition de ce qu’on pourrait appeler le « greenwashing géopolitique » : utiliser des arguments écologiques ou de protection animale pour masquer – ou pire, faciliter – des politiques de nettoyage ethnique. Les plantations d’arbres du Fonds national juif sur des terres palestiniennes confisquées en sont un autre exemple.
Le Tikkun Olam détourné : quand « réparer le monde » devient détruire les peuples
Il y a une ironie tragique dans cette affaire qui mérite d’être soulignée. Le concept de Tikkun Olam, « réparation du monde » en hébreu, est un principe central de la tradition judaïque. Il appelle chaque individu à contribuer à l’amélioration du monde, à la réparation de ses blessures, à la restauration de la justice et de la dignité humaine. Ce principe trouve écho dans les traditions catholique et orthodoxe à travers les notions de rédemption et de restauration de la création.
Ces traditions spirituelles, qui ont accompagné l’humanité dans son parcours, portent toutes en leur cœur une même exigence : la responsabilité envers l’Autre, la protection du plus faible, l’obligation de soulager la souffrance. Le Talmud enseigne que « quiconque sauve une vie sauve le monde tout entier ». Les Évangiles rappellent « ce que vous avez fait au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous l’avez fait ». La tradition orthodoxe insiste sur la théosis, la transfiguration du monde par nos actes d’amour.
Or, que voyons-nous dans cette affaire des ânes de Gaza ? Une perversion complète de ces principes sacrés. On invoque le devoir de compassion pour « sauver » des animaux, tout en refusant de sauver des enfants. On mobilise des moyens considérables pour « réparer » le sort d’ânes maltraités, tout en participant activement à la destruction d’un peuple. On se drape dans les oripeaux de l’humanisme tout en hiérarchisant les vies selon des critères qui auraient horrifié les grands maîtres spirituels de ces traditions.
Comment peut-on prétendre « réparer le monde » en évacuant des ânes pendant qu’on laisse mourir les enfants qui en dépendent pour survivre ? Comment peut-on invoquer la compassion tout en privant une population assiégée de ses derniers moyens de transport et de subsistance ? Cette distorsion des valeurs les plus sacrées de nos traditions religieuses n’est pas seulement une hypocrisie politique, c’est une profanation spirituelle.
L’Allemagne, qui se réclame d’une « responsabilité historique » envers le peuple juif après la Shoah, devrait justement comprendre que cette responsabilité implique de défendre les valeurs universelles que le judaïsme porte : la justice (tzedek), la compassion (rakhamim), et oui, le Tikkun Olam. Mais réparer le monde ne peut pas signifier permettre la destruction d’un autre peuple. La mémoire d’un génocide ne peut pas servir à justifier ou à ignorer un autre massacre.
Les grandes traditions spirituelles nous enseignent que la vraie compassion ne se divise pas, qu’elle ne peut être sélective. On ne peut pas aimer les animaux et haïr les hommes. On ne peut pas sauver des ânes et abandonner des enfants. Le Tikkun Olam authentique exige de nous une cohérence morale : si nous sommes capables de mobiliser des avions-cargos pour des animaux, nous devons l’être d’autant plus pour des êtres humains.
L’hypocrisie européenne mise à nu
Ce qui rend cette affaire encore plus insupportable, c’est le contraste avec le discours officiel. Ces mêmes gouvernements qui refusent d’accueillir des enfants palestiniens blessés se gargarisent de leurs « valeurs humanitaires », de leur attachement aux « droits de l’homme », de leur engagement pour la « protection des populations civiles ».
L’Allemagne démontre que sa « responsabilité historique » s’arrête au seuil de la compassion réelle. On commémore les victimes passées tout en détournant le regard des victimes présentes. On invoque la Shoah pour justifier un autre massacre. On transforme le « plus jamais ça » en « plus jamais ça pour nous, mais pour les autres, peu importe ».
La France, patrie auto-proclamée des droits de l’homme, montre une fois de plus que son universalisme a des frontières. Certains humains sont plus humains que d’autres. Certaines victimes méritent notre attention, d’autres notre indifférence. Certaines vies valent un avion-cargo, d’autres ne valent même pas un visa humanitaire.
Ce que révèle le symbole
L’affaire des ânes de Gaza n’est qu’un symptôme d’une pathologie plus profonde : celle d’un Occident qui a perdu toute boussole morale dans son rapport à la Palestine. Qui est capable de mobiliser plus de moyens pour des animaux que pour des enfants mourants. Qui préfère organiser le « sauvetage » d’ânes plutôt que d’exiger l’arrêt des bombardements qui tuent leurs propriétaires.
Cette affaire illustre aussi la stratégie israélienne de contrôle total : contrôler non seulement les humains, mais aussi les animaux, les moyens de transport, les dernières ressources d’une population assiégée. Et faire passer cette privation supplémentaire pour un acte de générosité, voire de Tikkun Olam.
La question qui dérange
Alors oui, la question mérite d’être posée frontalement : comment une société peut-elle se regarder dans le miroir quand elle accueille des ânes à bras ouverts tout en fermant ses portes à des enfants blessés ? Comment peut-on parler de civilisation, d’humanisme, de valeurs, quand on établit une telle hiérarchie entre les êtres ?
Comment peut-on invoquer le Tikkun Olam, la réparation du monde, quand nos actions participent à sa destruction ? Comment peut-on se réclamer des grandes traditions spirituelles de l’humanité tout en les trahissant si radicalement dans la pratique ?
Cette affaire, dans toute son absurdité tragique, est le symptôme d’un monde qui a perdu le sens des proportions, qui a inversé toutes les valeurs, qui préfère la mise en scène humanitaire à l’humanité réelle. Un monde qui instrumentalise les plus beaux principes de nos traditions religieuses pour masquer les pires turpitudes de notre temps.
Les ânes de Gaza sont devenus malgré eux les témoins de notre déchéance morale collective. Ils nous rappellent que lorsqu’on refuse de voir l’humanité de certains, lorsqu’on détourne les principes sacrés de compassion et de justice pour servir des agendas politiques, on finit par perdre son âme.
Et pendant que nous débattons de cette obscénité, à Gaza, les enfants continuent de mourir. Dans l’indifférence générale. Parce qu’il n’y a pas d’avion-cargo pour eux. Pas de refuge douillet qui les attend. Pas de familles d’accueil mobilisées. Juste le silence complice d’un Occident qui a choisi son camp, et avec lui, son déshonneur. Un Occident qui parle de réparer le monde tout en participant à sa dévastation.
