Sortir des fausses oppositions qui paralysent La Réunion

Temps de lecture : 6 minutes

Série : Pourquoi ce combat ? (3/3)

Le débat réunionnais est piégé par des oppositions stériles. Il est temps de les dépasser.

Dans mes deux premiers posts, je vous ai expliqué pourquoi je prenais la parole et j’ai posé le diagnostic sans concession : 17% de chômage, 36% de pauvreté, 85% d’importations. Ces chiffres ne sont pas une fatalité.

Mais avant de vous présenter les solutions concrètes (qui viendront dans les posts suivants), il faut qu’on se débarrasse d’un obstacle majeur : les fausses oppositions qui polluent le débat public réunionnais depuis des décennies et qui nous empêchent d’avancer.

Ces faux débats sont des pièges. Ils créent l’illusion qu’il faut choisir un camp, alors que la vraie solution est ailleurs. Ils paralysent l’action, nourrissent les postures idéologiques, et au final, ne changent rien.

Première fausse opposition : autonomie vs intégration

C’est sans doute le débat le plus toxique et le plus stérile du paysage politique réunionnais.

D’un côté, les « autonomistes » qui veulent plus de pouvoir de décision pour le territoire, qui dénoncent le jacobinisme parisien, qui réclament le droit de La Réunion à choisir son propre chemin de développement.

De l’autre, les « intégrationnistes » qui défendent le maintien dans la République française, qui rappellent l’importance des transferts publics, qui craignent que l’autonomie ne soit le premier pas vers l’indépendance et la catastrophe économique.

Ce débat est un piège.

La vraie question n’est pas « pour ou contre l’autonomie ». La vraie question, c’est : comment organiser le meilleur équilibre entre capacité de décision locale et solidarité nationale ?

Regardons les faits avec lucidité :

Oui, La Réunion a besoin de plus d’autonomie de décision. Les politiques publiques conçues à Paris, selon des normes hexagonales uniformes, ne peuvent pas répondre efficacement aux spécificités d’une île tropicale de l’océan Indien. Quand le code de l’urbanisme métropolitain s’applique mécaniquement ici, il produit des absurdités. Quand les normes environnementales sont calquées sur celles de la Bretagne, elles ratent les enjeux réunionnais.

Mais tout aussi évidemment, La Réunion a besoin du maintien de solidarités financières fortes avec l’État et l’Europe. Notre économie actuelle ne peut pas fonctionner sans les transferts publics. Les 17 milliards d’euros annuels qui irriguent l’île ne sont pas un luxe dont on pourrait se passer du jour au lendemain. Ce sont des salaires, des retraites, des investissements publics, des aides sociales qui font vivre des centaines de milliers de personnes.

La vraie voie, c’est celle d’une autonomie accrue couplée au maintien des solidarités.

Cela signifie :

  • Plus de pouvoir de décision sur les grandes orientations économiques, les choix d’investissement, les stratégies de développement
  • Des adaptations normatives pour tenir compte des spécificités locales
  • Un droit à l’expérimentation et à l’innovation territoriale
  • Mais en maintenant l’appartenance à la République et les mécanismes de solidarité nationale et européenne

Ce n’est pas binaire. On peut être à la fois pleinement réunionnais ET pleinement français ET pleinement européen. Ces identités ne s’excluent pas, elles se complètent.

Deuxième fausse opposition : Économie contre Écologie

Autre débat qui empoisonne les discussions depuis des années.

D’un côté, ceux qui mettent la priorité absolue sur le développement économique et la création d’emplois, quitte à faire des compromis environnementaux. « On ne peut pas se permettre le luxe de l’écologie quand on a 17% de chômage. »

De l’autre, ceux qui placent la préservation de l’environnement au-dessus de tout, qui s’opposent à tout projet de développement susceptible d’impacter la biodiversité ou les paysages. « On ne peut pas sacrifier notre île pour quelques emplois. »

Ce débat est encore un piège.

L’opposition entre économie et écologie est une construction intellectuelle qui ne tient pas face à la réalité du XXIe siècle. L’écologie n’est pas un frein au développement économique. Dans le contexte réunionnais, elle en est la condition.

Expliquons-nous :

Un de nos principaux atouts économiques, c’est justement notre environnement exceptionnel. La beauté de nos paysages, la richesse de notre biodiversité, la qualité de nos eaux, la diversité de nos écosystèmes : tout cela a une valeur économique considérable. Le tourisme, qui représente une part significative de notre économie, repose entièrement sur ces atouts naturels. Si on les détruit, on détruit notre potentiel économique.

Mais surtout, les transitions écologiques sont des gisements massifs d’emplois :

  • La transition énergétique vers 70% de renouvelables, c’est des milliers d’emplois dans le solaire, l’éolien, la géothermie, le stockage d’énergie
  • L’agriculture soutenable et la réduction de notre dépendance alimentaire, c’est des milliers d’emplois agricoles
  • L’économie circulaire et le recyclage, c’est des centaines d’emplois dans la collecte, le tri, la valorisation
  • La rénovation énergétique des bâtiments, c’est des milliers d’emplois dans le BTP

On ne parle pas de petits boulots précaires. On parle d’emplois qualifiés, durables, non délocalisables, qui répondent à des besoins réels.

La vraie voie, c’est celle d’un développement économique qui intègre l’excellence environnementale comme avantage compétitif.

Ce n’est pas « l’économie OU l’écologie ». C’est « l’économie PAR l’écologie ».

Troisième fausse opposition : État providence contre responsabilité individuelle

Troisième débat piégé : faut-il maintenir un État providence généreux ou responsabiliser davantage les individus ?

D’un côté, la défense inconditionnelle du modèle social français : protection sociale généreuse, services publics omniprésents, filet de sécurité dense. Toute remise en question est vue comme une attaque néolibérale contre les acquis sociaux.

De l’autre, la critique de l’assistanat : trop d’aides sociales créeraient une dépendance, déresponsabiliseraient les individus, piégeraient les gens dans l’inactivité. Il faudrait « moins d’État, plus de responsabilité ».

Ce débat est aussi un piège.

Le vrai problème n’est pas le niveau des aides sociales. Le vrai problème, c’est la complexité kafkaïenne du système et les trappes à inactivité qu’il crée.

À La Réunion, le système actuel est d’une complexité inouïe : RSA, prime d’activité, allocations logement, allocations familiales, tarifs sociaux pour l’eau et l’électricité, cantines à tarif réduit, aides diverses et variées. Pour s’y retrouver, il faut être juriste. Pour ne pas perdre ses droits, il faut remplir des dizaines de formulaires et jongler entre plusieurs administrations.

Et surtout, ce système crée des effets de seuil absurdes : reprendre un emploi à mi-temps fait souvent perdre plus en aides qu’on ne gagne en salaire. Résultat : on piège les gens dans l’inactivité malgré eux.

La vraie voie, c’est celle d’une protection sociale simplifiée, universelle, et qui n’empêche pas le retour à l’emploi.

C’est exactement ce que propose l’allocation universelle : un revenu de base pour tous, sans condition, qui se cumule avec les revenus du travail sans créer de trappe. Simple. Efficace. Émancipateur.

Quatrième fausse opposition : production locale vs libre-échange

Dernier débat piégé : faut-il protéger la production locale ou s’ouvrir à la concurrence internationale ?

D’un côté, les défenseurs du protectionnisme local via l’octroi de mer, qui estiment qu’on doit protéger les producteurs réunionnais de la concurrence déloyale des importations.

De l’autre, les partisans du libre-échange, qui dénoncent l’octroi de mer comme une taxe qui enrichit les importateurs et appauvrit les consommateurs, et qui voudraient une ouverture totale.

Ce débat est toujours un piège.

L’octroi de mer, tel qu’il fonctionne aujourd’hui, ne protège pas efficacement la production locale. Il a été détourné de son objectif initial et sert financement aux budgets de fonctionnement des collectivités. Mais le supprimer brutalement sans rien mettre à la place serait suicidaire pour les quelques productions locales qui existent encore.

La vraie voie, c’est celle d’une réforme intelligente de l’octroi de mer :

  • Modulation dynamique en fonction du développement réel de la production locale
  • Conditionnalités strictes : pour bénéficier de la protection, il faut réellement produire, investir, créer des emplois
  • Dégressivité automatique pour les secteurs où la production locale devient compétitive
  • Utilisation des recettes pour financer le développement de nouvelles filières

Couplée à une véritable stratégie de développement de la production locale :

  • Investissements massifs dans les filières prioritaires
  • Soutien à l’installation et à la formation
  • Accès au foncier et au financement
  • Commande publique orientée vers la production locale

Ce n’est pas « protectionnisme OU libre-échange ». C’est « protection transitoire ET stratégie de montée en compétitivité ».

Pourquoi ces fausses oppositions sont-elles si tenaces ?

Si ces débats stériles persistent depuis des décennies, ce n’est pas par hasard.

Ils arrangent ceux qui ont intérêt au statu quo. Tant qu’on se déchire entre autonomistes et intégrationnistes, entre écolos et productivistes, entre providentialistes et libéraux, on ne s’attaque pas aux vrais blocages : la concentration de pouvoir économique, les rentes de situation, les choix d’investissement inefficaces, l’absence de stratégie d’ensemble.

Ils permettent les postures faciles. C’est plus confortable de brandir un drapeau idéologique que de proposer des solutions concrètes, complexes, qui nécessitent des compromis et de la nuance.

Ils évitent de nommer les responsables. Tant qu’on débat d’idées abstraites, on ne parle pas des acteurs réels qui bloquent la transformation : les monopoles de fait dans certains secteurs, les pratiques spéculatives dans l’immobilier, l’inefficacité de certaines politiques publiques.

La troisième voie : pragmatisme, progressivité, transformation

Face à ces fausses oppositions, je propose une approche différente, fondée sur trois principes :

Le pragmatisme plutôt que l’idéologie. Ce qui compte, ce n’est pas de savoir si une mesure est « de gauche » ou « de droite », « autonomiste » ou « républicaine », « écolo » ou « productiviste ». Ce qui compte, c’est : est-ce que ça marche ? Est-ce que ça améliore concrètement la vie des gens ? Est-ce que ça crée des emplois durables ? Est-ce que c’est soutenable à long terme ?

La progressivité plutôt que la rupture brutale. Les transformations que je propose sont ambitieuses, mais elles sont pensées pour être mises en œuvre progressivement, par étapes, avec des phases de test et d’ajustement. On ne change pas un système économique et social du jour au lendemain.

La transformation systémique plutôt que les ajustements cosmétiques. Les petites réformes à la marge ne suffiront pas. Il faut avoir le courage de proposer des changements structurels. Mais des changements réalistes, fondés sur ce qui a marché ailleurs, adaptés à nos spécificités.

La suite : des solutions concrètes

Dans les posts qui viennent, je vais détailler les transformations nécessaires :

  • Émancipation économique : comment créer massivement des emplois durables par une stratégie industrielle réaliste (Tropics Value) et le développement de l’économie sociale et solidaire
  • Réforme des aides sociales : pourquoi c’est la réponse au piège de la complexité et des trappes du système actuel, et comment la financer
  • Souveraineté alimentaire et énergétique : comment réduire notre dépendance aux importations par des objectifs chiffrés et des moyens concrets
  • Cohésion sociale et territoriale : comment sortir de la crise du logement, réduire la vie chère, et réparer les fractures territoriales
  • Démocratie vivante : comment redonner le pouvoir aux Réunionnais par des dispositifs concrets de participation citoyenne

Chacune de ces transformations dépasse les fausses oppositions. Elles ne sont ni de gauche ni de droite. Elles sont réalistes, progressives, et fondées sur l’expérience.

L’invitation au débat

Je ne prétends pas détenir la vérité absolue. Je propose une vision, des orientations, des moyens. Tout cela est discutable, amendable, améliorable.

Ce que je vous demande, c’est de dépasser les postures idéologiques. De sortir des faux débats. D’accepter la complexité plutôt que de la réduire à des slogans.

L’avenir de La Réunion ne se construira pas dans l’affrontement stérile entre camps retranchés. Il se construira dans le dialogue, le compromis intelligent, et l’action collective.

À 69 ans, après 40 ans passés à voir les mêmes débats tourner en rond, j’ai décidé qu’il était temps de proposer autre chose.

Une troisième voie. Ni utopie révolutionnaire, ni conservatisme frileux. Une transformation progressive mais réelle.

Êtes-vous prêts à dépasser les fausses oppositions ?

Joël Personné
Pour une Réunion solidaire et émancipée

À suivre : « Tropics Value : comment industrialiser La Réunion sans la défigurer »

💬 Dites-moi en commentaire : quelle fausse opposition vous semble la plus paralysante ? Avez-vous d’autres exemples de faux débats qui nous empêchent d’avancer ?

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