Pourquoi cette contribution?
Série : Pourquoi cette contribution ? (1/3)—
Après 40 ans passés au service des territoires et de la Réunion, difficile de ne rien faire face aux échecs répétés.
Temps de lecture : 6 minutes—
Après une carrière entière consacrée au développement territorial et à La Réunion, je pourrais légitimement cultiver mon jardin, regarder de loin l’évolution de La Réunion, commenter occasionnellement l’actualité locale. Beaucoup le font, et je ne leur jette pas la pierre.
Mais j’ai tiré trop de plaisir et d’intérêt dans la “Res publicae”, dans la pratique des politiques publiques au service des citoyens, pour rester insensible à l’avenir de notre ile. Pas après ce que j’ai vu, compris, et vécu pendant quatre décennies passées dans les rouages du développement territorial. Pas quand les enjeux et défis que la Réunion va connaitre dans les prochaines années. Les solutions existent. Les blocages sont identifiables. Le changement est possible. C’est la raison pour laquelle j’ai souhaité créer cet espace de réflexion et d’échange. Pour partager ce que 40 ans d’expérience m’ont appris sur ce qui fonctionne, ce qui échoue, et surtout, ce qu’il me semble possible de faire pour que La Réunion sorte enfin des impasses dans lesquelles elle s’est enfermée. Mais aussi, pour enrichir celles-ci de vos contributions dés lors que celles-ci n’ont pour motivations que celle d’avancer et de construire notre avenir commun sans dogme
Un parcours au cœur des mécanismes de développement
Je ne suis pas un théoricien. Je ne suis pas un consultant parachuté d’ailleurs pour produire des rapports que personne ne lit. Je n’ai pas l’ambition de tout savoir et je réclame même le droit à l’erreur. J’ai passé ma vie professionnelle dans l’opérationnel, au contact direct des réalités du terrain, des élus, des entrepreneurs, des habitants.Cadre dirigeant au sein du groupe de la Caisse des Dépôts et Consignations, j’ai eu la chance de travailler sur des projets structurants dans toute la France. Puis Directeur Général de la SODIAC, et plus tard de la SEMADER, j’ai contribué pendant des années au développement de La Réunion. Aménagement territorial, développement économique, logement social : j’ai touché à tout. Ou presque.J’ai contribué à des réussites. Des zones d’activités créées, des logements sociaux sortis de terre, des infrastructures qui ont changé le quotidien des Réunionnais. Je suis fier de ce travail. Vraiment.
Mais j’ai aussi vu les limites du système. Les potentiels inexploités. Les opportunités manquées. Les blocages systémiques qu’on ne nomme jamais officiellement mais que tout le monde connaît. Les promesses faites et non tenues. Les rapports qui dorment dans les tiroirs. Les projets qui auraient pu changer la donne mais qui n’ont jamais vu le jour, faute de volonté politique, faute de courage, faute d’une vision d’ensemble.
Engagé au sein de “Place publique”, partenaire de la “Plate-forme réunionnaise”, j’ai participé aux “Conférences Péi” qui ont permis à des centaines de citoyens réunionnais de tous les horizons de partager leur vision de leur territoire et surtout de construire ensemble un projet par les Réunionnais et pour les Réunionnais. Je me suis nourri de toutes ces expériences qui m’ont donné au fil du temps une vision très personnelle de ce que pourrait être notre territoire. C’est celle-ci que je veux partager avec vous.
Une double origine qui éclaire mon regard
Je suis né d’une double origine : réunionnaise et corse. Mes parents, tous deux fonctionnaires de l’Éducation nationale, m’ont transmis un attachement profond à la chose publique et la conviction que seule l’action collective peut durablement transformer la société. Cette double appartenance n’est pas anecdotique. Elle a façonné ma manière de voir le monde et de penser le développement territorial.La Réunion et la Corse partagent une expérience commune : celle de territoires dotés d’une forte personnalité, confrontés à des défis spécifiques liés à leur insularité, souvent incompris du continent, parfois méprisés, et pourtant porteurs de solutions innovantes qui pourraient inspirer bien au-delà de leurs rivages. Ces deux îles connaissent le poids d’une administration centrale qui décide à Paris sans toujours comprendre les réalités locales. Elles connaissent la tentation du repli identitaire face à ce qu’elles perçoivent comme une négation de leur spécificité. Elles connaissent aussi la difficulté de construire un modèle de développement qui soit à la fois ancré dans le territoire et ouvert sur le monde.Cette double origine m’a rendu sensible aux questions d’identité territoriale, d’autonomie, de reconnaissance. Mais elle m’a aussi vacciné contre les postures maximalistes. J’ai vu, en Corse comme à La Réunion, que les solutions ne viendront ni d’un jacobinisme rigide qui nie les spécificités locales, ni d’un repli sur soi qui ferait croire qu’on peut tout faire seul.La voie est étroite, mais elle existe. C’est celle d’une autonomie accrue dans les choix de développement, couplée au maintien de solidarités nationales et européennes qui restent indispensables. C’est celle du pragmatisme plutôt que de l’idéologie.
Ce que quarante ans m’ont appris
Quarante ans passés dans le développement territorial, c’est long. C’est suffisamment long pour voir les modes passer, les slogans se succéder, les « grandes réformes » se télescoper. C’est suffisamment long pour distinguer ce qui relève de l’effet d’annonce et ce qui produit des résultats concrets. C’est suffisamment long pour comprendre les véritables raisons des échecs.Et, voici ce que j’ai appris :
L’argent ne suffit pas. La Réunion reçoit des milliards d’euros de transferts publics chaque année. C’est considérable. Pourtant, le taux de chômage stagne autour de 17%, un tiers de la population vit sous le seuil de pauvreté, nous importons 85% de ce que nous consommons. L’argent est nécessaire, mais sans stratégie claire, sans vision à long terme, sans volonté de transformation, il ne produit que des résultats limités et temporaires.
Les bonnes intentions ne suffisent pas non plus. J’ai côtoyé beaucoup de personnes sincères et bien intentionnées : élus, fonctionnaires, entrepreneurs, associatifs. La plupart veulent sincèrement le bien du territoire. Mais la sincérité ne remplace pas la lucidité. Quand on refuse de voir les blocages structurels, quand on se satisfait de demi-mesures, quand on préfère le consensus mou à l’ambition claire, même les meilleures intentions ne produisent rien.
La complexité n’est pas une fatalité. Combien de fois ai-je entendu : « C’est compliqué », « C’est complexe », « Il y a trop de parties prenantes », « On ne peut pas tout changer d’un coup » ? La complexité existe, évidemment. Mais trop souvent, elle sert d’excuse à l’inaction. La réalité, c’est que beaucoup d’acteurs ont intérêt au maintien du statu quo. Nommer cette réalité, c’est déjà commencer à la dépasser.
Les solutions existent. C’est peut-être la leçon la plus importante. Dans mon travail, j’ai vu des expériences réussies ici et ailleurs. J’ai vu des territoires comparables au nôtre réussir leur transition économique, énergétique, sociale. J’ai vu des dispositifs innovants produire des résultats là où on ne les attendait plus. Les solutions existent. Ce qui manque, c’est la volonté politique de les mettre en œuvre à grande échelle.
Pourquoi maintenant ? Pourquoi moi ?
Pourquoi prendre la parole à présent, après avoir gardé une certaine réserve pendant ma carrière ? Plusieurs raisons s’imposent:
D’abord, l’urgence. La Réunion est à un tournant. Dans vingt ans, nous compterons un million d’habitants. Le changement climatique produira des effets tangibles sur notre île. Les équilibres géopolitiques dans l’océan Indien auront évolué. Si nous n’agissons pas maintenant, si nous laissons filer encore dix ou vingt ans avec les mêmes politiques qui produisent les mêmes échecs, nous aurons manqué le rendez-vous avec notre propre avenir.
Ensuite, la liberté. Je n’ai plus de carrière à protéger, plus de poste à préserver, plus de hiérarchie à ménager. Je peux dire ce que j’ai vu, nommer les problèmes, pointer les responsabilités, proposer des solutions radicales sans craindre les représailles. Cette liberté est un privilège. Je me dois de l’utiliser.
Enfin, la responsabilité. J’ai une expertise, une expérience, une connaissance intime des mécanismes de développement territorial. Si je garde tout ça pour moi, si je me contente de ronchonner dans mon coin en regardant les mêmes erreurs se répéter, alors je suis complice de l’immobilisme. Je ne prétends pas détenir toutes les réponses. Je ne prétends pas que mes propositions soient parfaites ou qu’elles ne nécessitent pas d’ajustements. Mais je sais qu’elles reposent sur une analyse solide des réalités réunionnaises et sur l’observation de ce qui a fonctionné ailleurs. Je sais qu’elles sont réalistes, progressives, et qu’elles pourraient changer la donne si elles étaient mises en œuvre avec détermination.
Ce que je partagerai avec vous
Dans les semaines qui viennent, je publierai une série de textes détaillant ma vision pour La Réunion de 2045 et les chemins concrets pour y parvenir.
Je parlerai d’économie : comment créer massivement des emplois durables par une stratégie industrielle réaliste, comment développer l’économie sociale et solidaire, pourquoi l’allocation universelle est une nécessité et non une utopie.Je parlerai d’agriculture et d’énergie : comment réduire notre dépendance aux importations, comment atteindre 70% d’énergies renouvelables sans black-out, comment s’attaquer enfin aux vrais responsables de la vie chère.
Je parlerai de logement : comment sortir de quarante ans d’échecs avec une véritable Sécurité sociale du logement, comment éradiquer l’habitat indigne, comment permettre aux jeunes d’accéder à la propriété à des prix abordables.
Je parlerai d’aménagement du territoire, de mobilité, d’éducation, de santé. Je parlerai de démocratie, parce qu’aucune transformation ne réussira sans l’appropriation collective des citoyens.
Je parlerai de financement, parce qu’on est en droit d’exiger de savoir d’où viendra l’argent.
Certains me traiteront d’idéaliste. D’autres me reprocheront d’être trop technique, pas assez politiquement correct, ou au contraire trop timide. Je l’assume. Ce que je propose n’est ni une utopie révolutionnaire ni un replâtrage du système existant. C’est une transformation progressive mais réelle, ancrée dans le pragmatisme et portée par une vision à long terme.
L’invitation
Je ne vous demande pas d’être d’accord avec tout. Je ne vous demande même pas d’en approuver moitié. Ce que je vous demande, c’est de lire, de réfléchir, de débattre, de critiquer, et surtout, d’agir.Parce que l’avenir de La Réunion ne se construira pas dans les bureaux feutrés de Paris, ni même dans ceux de la Préfecture ou de la Région. Il se construira par l’action collective de milliers de Réunionnaises et de Réunionnais qui, chacun à son échelle, décidera qu’il est temps de passer de la résignation à l’espoir, de la résilience à l’action, de l’attentisme à la transformation.Pour ma part, j’ai décidé que c’était maintenant ou jamais. Et vous ?
—À suivre : « Les chiffres qui font mal : La Réunion en 2025 »
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Joël Personné
