Les chiffres qui font mal : La Réunion en 2025

Temps de lecture : : 5 minutes

Série : Pourquoi ce combat ? (2/3)

17% de chômage. 85% d’importations. 36% sous le seuil de pauvreté. Derrière ces chiffres, des vies brisées. Et des solutions possibles.

Dans mon premier post, je vous ai expliqué pourquoi je prenais la parole maintenant, après 40 ans passés dans le développement territorial. Aujourd’hui, je veux qu’on regarde ensemble les chiffres. Les vrais. Pas ceux qu’on embellit dans les rapports officiels. Pas ceux qu’on manipule pour faire croire que tout va bien.

Les chiffres bruts. Ceux qui font mal. Ceux qui racontent des vies.

La Réunion en chiffres : un paradoxe troublant

Commençons par un paradoxe. La Réunion affiche certains indicateurs de prospérité : un PIB par habitant qui, bien qu’inférieur de 30% à la moyenne nationale, la place parmi les territoires les plus développés de l’océan Indien. Des infrastructures modernes. Un système de protection sociale complet. Des hôpitaux, des écoles, des routes.

Mais derrière cette façade, la réalité est beaucoup plus sombre.

17% de chômage. Oui, vous avez bien lu. Plus du double de la moyenne nationale. Cela représente des centaines de milliers de Réunionnais qui cherchent un emploi sans en trouver. Et je ne parle pas seulement du chômage temporaire, celui de quelques mois entre deux postes. Je parle du chômage de longue durée, celui qui dure des années, qui casse, qui détruit la confiance en soi, qui crée un sentiment d’inutilité sociale.

36% de la population vivent sous le seuil de pauvreté. Un tiers de nos concitoyens. À La Réunion, en 2025, un territoire français, européen, plus d’un tiers de la population n’a pas les moyens de vivre dignement. Laissez ce chiffre vous pénétrer. 36%. Un enfant sur trois grandit dans la pauvreté.

85% des biens de consommation courante sont importés. Nous produisons très peu localement. Presque tout ce qui se trouve dans nos supermarchés, nos magasins, nos maisons, vient d’ailleurs. De métropole, d’Asie, d’Afrique du Sud. Cette dépendance massive aux importations a des conséquences que je détaillerai : cherté de la vie, vulnérabilité économique, emplois qui ne sont pas créés ici.

Ce que ces chiffres ne disent pas

Les statistiques ont ceci de pratique qu’elles permettent de garder une distance émotionnelle. Derrière « 17% de chômage », il y a des centaines de milliers de personnes réelles, avec des noms, des visages, des histoires.

Il y a cette jeune diplômée, bac+5 en marketing, qui enchaîne les stages non rémunérés et les CDD précaires depuis trois ans, qui vit toujours chez ses parents à 28 ans, qui se demande si elle devra finir par “sauter la mer” pour avoir une chance.

Il y a cet homme de 45 ans, licencié après quinze ans dans le même commerce, qui envoie des dizaines de CV chaque semaine depuis deux ans sans même obtenir d’entretiens, qui voit ses économies fondre, qui sent le regard de ses enfants changer.

Il y a cette mère célibataire avec deux enfants, qui jongle entre trois mini-jobs pour arriver à 1 200 euros par mois, qui calcule chaque dépense au centime près, qui doit parfois choisir entre payer l’électricité ou acheter de la viande.

Derrière « 36% sous le seuil de pauvreté », il y a des familles qui sautent des repas. Des enfants qui vont à l’école le ventre vide. Des parents qui s’endorment angoissés en se demandant comment ils vont payer le loyer du mois prochain. Des personnes qui renoncent à se soigner parce qu’elles n’ont pas les 30 euros d’avance pour la consultation.

La dualité économique : deux Réunion qui ne se parlent pas

Cette situation de sous-développement coexiste avec des poches de prospérité. C’est ce que j’appelle la dualité économique structurelle.

D’un côté, une économie « administrée », largement financée par les transferts publics. Les fonctionnaires d’État bénéficient d’une sur-rémunération de 40 à 53% selon les corps. C’est un fait. Cette sur-rémunération, initialement pensée pour compenser le coût de la vie, crée mécaniquement un différentiel avec les salaires du privé local. Elle tire vers le haut les prix de l’immobilier, les loyers, et contribue au sentiment de vie chère pour ceux qui n’en bénéficient pas. Je ne jette pas la pierre aux fonctionnaires. Ils n’ont rien demandé. C’est le système qui est ainsi fait. Mais il faut avoir le courage de dire que ce système crée une fracture.

De l’autre côté, une économie productive locale qui peine à se développer. Des PME, des artisans, des agriculteurs, des commerçants qui se battent au quotidien pour survivre face à la concurrence des produits importés, face aux charges, face à la concentration de la grande distribution qui écrase les marges.

Ces deux économies cohabitent mais communiquent peu. Les flux financiers ne circulent pas suffisamment de l’une vers l’autre. Une part significative du pouvoir d’achat des fonctionnaires s’évapore dans les importations plutôt que de bénéficier à l’économie locale.

La géographie de l’inégalité

Cette dualité économique se double d’une fracture territoriale.

Sur le littoral, particulièrement dans l’Ouest et le Sud, se concentrent les emplois, les commerces, les services. Les zones d’activités. Les centres commerciaux. C’est là que bat le cœur économique de l’île. Les taux de chômage y sont « seulement » de 12 à 15% — ce qui reste deux fois plus élevé qu’en métropole, mais paraît presque acceptable comparé au reste de l’île.

Dans les Hauts et les quartiers populaires, le tableau est bien plus sombre. Le taux de chômage atteint régulièrement 40%, parfois 50%. Des quartiers entiers où plus de la moitié des adultes n’ont aucun emploi. Où les jeunes grandissent sans voir autour d’eux des modèles de réussite professionnelle. Où l’économie se résume à quelques petits commerces de proximité et beaucoup d’économie informelle.

Cette géographie de l’inégalité n’est pas une fatalité. Elle est le résultat de décennies de choix d’aménagement du territoire qui ont privilégié le développement du littoral au détriment des Hauts. Qui ont concentré les investissements, les équipements, les infrastructures dans les zones déjà dynamiques. Qui ont laissé se creuser les écarts.

Le poids écrasant de la vie chère

Parlons maintenant de ce que tout Réunionnais ressent au quotidien : la vie chère.

Faire ses courses à La Réunion, c’est payer 30 à 40% plus cher qu’en métropole. Un paquet de pâtes, un kilo de viande, une bouteille d’huile, un paquet de café : tout coûte plus. Une facture d’électricité ? Plus chère. L’essence ? Plus chère. Un vêtement ? Plus cher. L’électroménager ? Plus cher.

Cette cherté s’explique en partie par des facteurs objectifs : l’éloignement, les coûts de transport maritime, la petite taille du marché. Mais elle s’explique aussi — et surtout — par des choix politiques et économiques.

L’octroi de mer, cette taxe censée protéger la production locale, a, dans les faits, notamment contribué au financement des charges de fonctionnement des collectivités. 

La concentration du secteur de la grande distribution entre quelques acteurs leur donne un pouvoir de négociation écrasant sur les producteurs locaux et un pouvoir de fixation des prix sur les consommateurs. Celle-ci participe de l’insuffisance de la production locale, qui oblige à tout importer, ce qui maintient les prix élevés.

Pour les ménages modestes, cette vie chère est un calvaire. Quand vous gagnez 1 200 euros par mois et que tout coûte 40% plus cher, vous faites des arbitrages permanents. Vous achetez les premiers prix. Vous renoncez à la viande. Vous calculez chaque dépense.

Une jeunesse sans perspectives

Le plus dramatique dans ce tableau, c’est peut-être la situation des jeunes.

15% d’une classe d’âge sortent du système scolaire sans diplôme ni qualification. Ces jeunes se retrouvent sur un marché du travail qui n’a rien à leur offrir. Sans diplôme, sans expérience, sans réseau, leurs chances de trouver un emploi sont quasi nulles.

Même pour ceux qui ont fait des études, la situation n’est guère plus enviable. Un jeune diplômé réunionnais a deux options : accepter un emploi sous-qualifié payé au SMIC, ou partir en métropole. Beaucoup choisissent la deuxième option. L’hémorragie des compétences se poursuit année après année.

Cette absence de perspectives crée une frustration immense. Elle alimente le sentiment d’injustice. Elle nourrit parfois la colère, le désespoir, ou pire, la résignation.

Pourquoi ces chiffres ne changent pas

Vous allez me dire : mais on sait tout ça depuis des années. Pourquoi ça ne change pas ?

Parce que les politiques mises en œuvre depuis des décennies sont des emplâtres sur une jambe de bois. On traite les symptômes sans s’attaquer aux causes structurelles.

On multiplie les dispositifs d’aide à l’emploi : contrats aidés, exonérations de charges, primes à l’embauche. Ces dispositifs sont utiles. Ils permettent à des personnes de travailler. Mais ils créent des emplois temporaires, précaires, qui disparaissent dès que les aides s’arrêtent. Ils ne s’attaquent pas à la racine du problème : l’insuffisance d’emplois durables dans l’économie productive locale.

On verse des aides sociales : RSA, allocations logement, aides diverses. Ces aides sont indispensables. Elles permettent à des centaines de milliers de personnes de survivre. Mais elles ne créent pas d’emplois. Elles ne réduisent pas la dépendance économique. Et, surtout, elles sont conçues de telle manière qu’elles créent des « trappes à inactivité » : reprendre un emploi fait souvent perdre plus en aides qu’on ne gagne en salaire.

On investit dans les infrastructures : routes, ponts, équipements publics. Ces investissements sont nécessaires. Mais ils ne créent que des emplois temporaires (la durée du chantier) et ne modifient pas la structure de l’économie.

Bref, on dépense beaucoup d’argent public — et c’est tant mieux — mais sans stratégie d’ensemble, sans vision à long terme, sans s’attaquer aux blocages structurels.

Et pourtant, des solutions existent

Ces chiffres qui font mal ne sont pas une fatalité.

J’ai vu d’autres territoires insulaires, confrontés à des défis similaires, réussir leur transformation économique. J’ai vu des stratégies industrielles intelligentes créer des milliers d’emplois durables. J’ai vu des politiques d’autonomie alimentaire et énergétique réduire la dépendance aux importations. J’ai vu des systèmes de revenu universel simplifier radicalement la protection sociale et sortir des populations de la pauvreté.

Les solutions existent. Elles sont connues. Elles sont documentées. Elles sont réalistes.

Ce qui manque, c’est la volonté politique de les mettre en œuvre. C’est le courage de bousculer les intérêts établis. C’est la capacité à penser long terme plutôt que court terme électoral. C’est l’audace de proposer une vision qui transforme vraiment plutôt que des ajustements à la marge.

La suite

Dans les posts qui viennent, je vais détailler les transformations nécessaires :

  • Comment créer massivement des emplois durables par une stratégie industrielle réaliste ?
  • Pourquoi il est urgent de réformer la solidarité nationale en réponse à la complexité et aux trappes du système actuel ?
  • Comment réduire notre dépendance aux importations ?
  • Comment s’attaquer aux vrais responsables de la vie chère
  • Comment sortir de la crise du logement ?
  • Et surtout, comment financer tout ça avec des chiffres précis ?

Mais avant de parler solutions, il fallait qu’on se mette d’accord sur le diagnostic. Qu’on regarde les chiffres en face. Qu’on arrête de se raconter des histoires.

17% de chômage. 36% sous le seuil de pauvreté. 85% d’importations.

Ces chiffres ne sont pas acceptables. Ils ne sont pas une fatalité. Ils peuvent changer.

Mais seulement si nous décidons collectivement qu’il est temps d’agir.

À suivre : « Sortir des fausses oppositions qui paralysent La Réunion »

💬 Dites-moi en commentaire : quel chiffre vous choque le plus ? Quelle réalité vous touche le plus au quotidien ?

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Joël Personné
Pour une Réunion solidaire et émancipée

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