Pour une véritable résistance démocratique
L’affaire Sapin n’est qu’un symptôme : ce qui se joue derrière elle, c’est notre incapacité à nommer ensemble le socle de valeurs que nous devons défendre.
Un fait divers médiatique ? Pas si vite!
L’affaire n’a pas occupé une grande place dans nos médias. Elle a duré, en apparence, le temps d’une chronique de trois minutes. L’arrivée de Charles Sapin, directeur adjoint de la rédaction de Valeurs actuelles, sur l’antenne de France Inter a pourtant suffi à déclencher une motion votée à l’unanimité, un préavis de grève, et une bataille de communiqués qui dure depuis deux semaines.
On pourrait s’arrêter là, au niveau du fait divers médiatique. Ce serait une erreur. Ce que cette querelle révèle dépasse de loin la personne de Charles Sapin, et même la question de savoir si sa chronique doit ou non rester à l’antenne. Elle nous place face à une question que nous, démocrates, avons trop longtemps différée : quel cadre de valeurs sommes-nous prêts à assumer publiquement ? Et jusqu’où sommes-nous prêts à le défendre — y compris contre nos propres alliés objectifs ?
Qui est Charles Sapin, qu’est Valeurs actuelles?
Il n’est pas inutile de préciser qui est Charles Sapin et ce qu’est le titre qu’il dirige, tant ce qui se dit est chargé d’approximations.
Charles Sapin, 34 ans, s’est construit un parcours journalistique classique — L’Opinion, Le Figaro, Le Point — avant d’être nommé cet été directeur adjoint de la rédaction de Valeurs actuelles. Il se présente lui-même comme un observateur de la vague nationale-populiste européenne, tout en refusant explicitement de qualifier le Rassemblement national d’extrême droite. Rien, dans ses écrits ou ses interventions antérieures sur les antennes du service public, ne lui est aujourd’hui personnellement reproché sur le plan judiciaire. Aucune condamnation individuelle ne le vise, et la direction de Radio France elle-même a insisté sur ce point pour justifier son maintien.
C’est précisément ce qui rend le débat plus complexe qu’un procès d’intention individuel. Et c’est aussi ce qui doit nous conduire à ne pas nous tromper de terrain : ce qui est en cause n’est pas la personne de Charles Sapin, mais la fonction qu’il occupe et le titre qu’elle engage.
Valeurs actuelles, hebdomadaire à l’origine classé à droite, est aujourd’hui largement considéré comme un organe d’extrême droite. Il a été dirigé jusqu’à récemment par Geoffroy Lejeune, soutien assumé d’Éric Zemmour, et il est aujourd’hui codétenu par Pierre-Édouard Stérin, milliardaire ultraconservateur qui finance ouvertement un projet politique favorable à l’extrême droite. Le titre a par ailleurs été condamné en justice à deux reprises pour des faits graves : injure publique à caractère raciste, après avoir représenté la députée Danièle Obono sous les traits d’une esclave, et provocation à la haine, dans une affaire visant les Roms — étant précisé que Charles Sapin n’était pas encore à la rédaction lors de ces deux condamnations.
L’homme n’est pas en cause, sa fonction certainement!
C’est précisément là que le débat s’enlise. Il ne s’agit certainement pas d’un procès contre Charles Sapin. La question est ailleurs : dans la distinction entre l’homme et la fonction, entre l’absence de faute individuelle de Charles Sapin et l’existence d’un passif institutionnel documenté du média dont il partage la direction de la rédaction.
Ce qui doit structurer le débat, c’est la mainmise, sur l’expression médiatique publique et sous prétexte de pluralité, d’une idéologie marquée qui fragilise les valeurs-socle de notre démocratie. L’absence de fond du débat n’est pas un accident. C’est le résultat d’un déficit de contenu.
Le déficit de courage n’est pas de la lâcheté
Pourquoi la direction de Radio France hésite-t-elle ? Pourquoi les partis démocratiques restent-ils si souvent silencieux face aux dérives idéologiques qui rongent la cohésion nationale ?
Je ne crois pas à l’explication facile de la lâcheté pure. Ce déficit de courage est la conséquence rationnelle d’un déficit plus profond : nous ne nous accordons plus, collectivement, sur le contenu du socle de valeurs que nous devrions défendre. Sans ce socle explicité, toute prise de position individuelle apparaît comme un choix de camp plutôt que comme l’application d’un principe. D’où la paralysie, la prudence excessive, le renvoi dos-à-dos permanent qui tient lieu de courage.
L’engouement actuel pour la figure du général de Gaulle, qui traverse aujourd’hui tout le spectre politique, dit quelque chose de cette attente. Non pas la nostalgie d’un homme providentiel — ce serait céder au même ressort que celui que nous combattons — mais la demande d’un cadre assumé, d’une conviction qui ne se dérobe pas derrière la technicité ou la prudence procédurale.
Un paysage médiatique déjà déséquilibré
Poser la question du maintien de Charles Sapin sur France Inter comme un simple arbitrage entre pluralisme et fermeté républicaine, c’est ignorer le contexte dans lequel cet arbitrage se joue. Une part importante de la presse française est aujourd’hui détenue par une poignée de grandes fortunes. Deux d’entre elles — Vincent Bolloré et Pierre-Édouard Stérin — financent, sans ambiguïté, un projet politique explicitement favorable à l’extrême droite. Il n’existe pas de « Bolloré de gauche » : la dissymétrie du paysage médiatique n’est pas une allégation partisane, c’est un constat documenté.
Dans ce contexte, le service public n’ajoute pas une voix de plus à un espace équilibré. Il ajoute une voix de plus à un espace déjà penché — et se donne bonne conscience en appelant cela du pluralisme.
Cela ne signifie pas que la chronique de Charles Sapin doive être retirée par principe. Cela signifie que le débat mérite d’être posé avec honnêteté, et non dissimulé derrière une neutralité qui n’est, dans ce paysage, ni neutre ni équilibrante.
Le droit de se défendre, sans céder à la tentation autoritaire
Face à la tentation du silence complaisant, il faut réaffirmer une évidence trop souvent maquillée en scrupule démocratique : une démocratie a le droit de se défendre contre ceux qui utilisent ses propres libertés pour la déstabiliser, pour la détruire.
Ce n’est pas une trahison du pluralisme. C’est l’exercice de sa souveraineté. Le modèle de la « démocratie militante », théorisé après l’effondrement de la République de Weimar, n’a rien d’une lubie autoritaire : c’est la leçon tirée, au prix fort, de ce que produit la naïveté institutionnelle face à des mouvements qui n’ont eux-mêmes aucun scrupule à instrumentaliser nos règles pour les abolir une fois au pouvoir. Que l’on regarde aux États-Unis ou à Moscou, que l’on suive les dérives islamistes et populistes qui traversent nos propres sociétés : le constat est le même. Ces forces, malgré leurs différences, partagent une stratégie commune de conquête par l’intérieur.
Je mesure ce que cet argument a de sensible : c’est aussi celui qu’invoquent, à l’inverse, ceux qui veulent restreindre des libertés au nom de la sécurité. La différence tient à une seule condition, non négociable : que le principe s’applique également à tous, sans exception de camp. C’est cette condition qui distingue une résistance démocratique cohérente d’un simple réflexe partisan — j’y reviens plus loin.
La loi française contre l’incitation à la haine existe déjà, et Valeurs actuelles a d’ailleurs été condamné à ce titre. Le vide n’est donc pas juridique. Il est politique et discursif : nous avons les outils, il nous manque un cadre éthique partagé qui nous permette de les faire vivre pleinement, sans parti pris et en dehors de toute violence politique.
Une résistance à sens unique ? Le test de la symétrie
Car il ne s’agit pas d’une résistance démocratique à sens unique, qui ne serait qu’un anti-extrême-droitisme de façade.
Réaffirmer un cadre de valeurs démocratiques suppose d’exprimer des critères précis de ce qui est inacceptable — non pas une liste de cibles, mais des principes applicables également à tous. Le rejet de l’instrumentalisation de la haine, du complotisme, ou de la subversion des institutions démocratiques doit valoir où qu’elle se situe, y compris quand elle se drape des habits de la radicalité de gauche. Une chronique de Valeurs actuelles et une ligne éditoriale qui légitimerait, à l’autre bout du spectre, des pratiques tout aussi hostiles au débat contradictoire relèvent du même principe de vigilance — même si leur gravité et leur portée institutionnelle ne sont évidemment pas équivalentes.
C’est cette symétrie effective — et son coût politique assumé, qui suppose de savoir dénoncer les dérives de son propre camp — qui distingue une résistance démocratique cohérente d’un simple réflexe partisan. Sans elle, l’appel aux valeurs n’est qu’un habillage de plus.
Ce qui est vraiment attaqué : le socle du vivre-ensemble
Revenons alors à Charles Sapin, non plus comme un cas à trancher dans l’urgence, mais à la lumière du cadre que je viens de poser. La vraie question n’est pas « faut-il être pour ou contre ses chroniques sur le service public ? », mais : quels critères objectifs, issus des valeurs de la République et applicables demain à toute expression médiatique d’où qu’elle vienne, sont légitimes pour justifier son maintien ou son retrait ?
L’État de droit et l’indépendance de la justice, l’égalité devant la loi, la non-discrimination, la liberté de la presse et le pluralisme médiatique, la séparation des pouvoirs, la laïcité, la tolérance de l’opposition : ces critères sont déjà inscrits dans le cadre constitutionnel et dans les lois, règlements et traités qui ont bâti, bon an mal an, les fondements de notre République. Ils sont pourtant régulièrement attaqués par des idéologies extrémistes qui, sous couvert de pluralisme, s’expriment sans tabou et souvent avec violence.
On le comprend alors mieux : ce qui est bousculé ici, ce n’est pas d’abord une règle juridique. C’est le fondement même du contrat social démocratique — l’idée qu’une démocratie suppose de pouvoir se reconnaître dans l’altérité de l’autre citoyen, et pas seulement de s’unir contre lui.
Les deux extrêmes reposent souvent sur la désignation d’un ennemi structurel : l’immigré, l’étranger, « l’oligarchie », « le système », des minorités sociales ou cultuelles jugées privilégiées. C’est le mécanisme du bouc émissaire, qui recrée artificiellement une unité du peuple — non pas autour d’un projet positif partagé, mais autour de la haine commune d’une figure désignée comme responsable de la crise.
Leurs rhétoriques érigent l’adversaire politique en « ennemi » ou en « traître ». Elles opèrent ainsi un glissement du pouvoir vers la logique de la violence symbolique. Le danger n’est pas tant d’avoir des idées radicales que d’annihiler, chez l’auditoire, la faculté de juger par soi-même — en réduisant la société à une simplification binaire, nous contre eux, purs contre corrompus. Une vision politique qui hiérarchise la dignité humaine selon la nationalité, l’origine ou la classe — même déguisée en juste réparation — entre en tension avec le principe d’une responsabilité infinie envers autrui, antérieure à toute appartenance identitaire. Que ce soit au nom de la « préférence nationale », ou au nom d’une grille de lecture qui réduirait l’individu à sa seule position dans un rapport de domination, racisée ou sociale.
Les deux extrêmes se retrouvent ainsi, depuis des positions différentes, pour réintroduire du particularisme dans l’espace public : l’ethnicisation du débat pour les uns, un certain communautarisme identitaire pour les autres. Or la République française repose sur l’idée d’une volonté générale abstraite, désincarnée de toute identité particulière. Le risque, au-delà des étiquettes, est la fragmentation du « nous » civique en blocs irréconciliables.
Pour arriver à leurs fins, ces deux courants sont devenus maîtres dans l’instrumentalisation de la vérité : infox, éléments de langage simplifiés, disqualification a priori des sources contradictoires — « médias du système », « sachants », « élites ». Leur stratégie est celle de la banalisation : un discours répété, normalisé, finit par rendre pensable ce qui était impensable. Cette stratégie exige, pour être efficace, la plus grande maîtrise des médias. C’est précisément là que se joue l’enjeu du débat.
Ce n’est donc pas d’abord la Constitution ou le droit qui sont menacés au premier chef. C’est la condition anthropologique du vivre-ensemble : la reconnaissance de l’autre dans son altérité, la capacité de juger par soi-même, le rapport partagé à la vérité, et le refus de la logique du bouc émissaire comme ciment politique.
Reprendre la main : un cadre, pas un camp
Ce sont ces principes que la démocratie doit protéger coûte que coûte — quitte à interroger des règles de la République par ailleurs vertueuses, mais aujourd’hui instrumentalisées pour la fragiliser.
Il est urgent de remettre ces principes sur la table, et d’en faire un corpus éthique qui, sans obérer la pluralité du débat démocratique, le protège des déviances idéologiques qui rejettent ces mêmes principes. C’est très certainement l’un des enjeux des prochaines présidentielles. C’est en tout cas, pour moi, une exigence qui doit structurer notre combat pour la résistance démocratique : ne pas se contenter de dénoncer l’extrême droite quand elle avance ses pions, mais assumer un cadre de valeurs suffisamment explicite et suffisamment tenu pour rester crédible face à toutes les dérives, sans exception de camp.
Le silence n’est jamais neutre : il laisse le champ libre à ceux qui, eux, n’hésitent pas à l’occuper. Affirmer un cadre n’est pas trahir le pluralisme. C’est la condition pour qu’il continue, demain, d’avoir un sens — et pour qu’aucune décision en la matière, ne puisse désormais, nourrir l’accusation de parti pris.
