Bifurcation ou dictature ?

Sur notre difficulté collective à changer de trajectoire face au risque climatique et écologique

Alors que les médias nous abreuvent de discours et de prises de positions affirmées sur les risques climatiques et les défis qu’ils représentent pour chacun de nous.

Alors que dans le même temps, nous sommes devant le fait de prises de positions climatosceptiques, ici comme ailleurs, de plus en plus véhémentes et les gouvernements n’ont de cesse, sous des prétextes budgétaires ou géopolitiques de revenir sur les politiques publique en matières environnementales.

Nous sommes assaillis, parfois jusqu’à l’écoeurement, par les images des feux de forêts qui ont ravagés la Gironde, par les commentaires sur les canicules qui traversent la France. Hier, c’était l’importance des précipitations et des inondations, avec un constat que rien ne semble vraiment changer.

Ce constat pessimiste m’oblige à une réflexion personnelle, menée à voix haute, sur une intuition qui m’inquiète : notre modèle de société, quelle que soit la forme qu’il prend selon les pays, semble structurellement incapable de produire une réponse à la hauteur du risque climatique et écologique. Et si cette incapacité est réelle, alors une question dérangeante se pose : la seule voie de sortie serait-elle une forme d’autorité qui s’imposerait à nous, plutôt qu’un choix que nous ferions collectivement ?

Pour comprendre pourquoi il est si difficile de changer de trajectoire, il faut d’abord regarder deux choses séparément, même si elles sont liées : la société elle-même — ce que nous sommes devenus, dans nos façons de vivre, de penser et de nous organiser — et le modèle qui la fait fonctionner — c’est-à-dire le système économique, politique et social qui produit nos richesses et organise notre vie collective.

Le plan économique. Nos économies reposent sur un principe simple : produire et consommer toujours plus, année après année, pour créer de l’emploi, financer les retraites, rembourser les dettes et améliorer le niveau de vie. Ce principe a un nom : la croissance. Il a permis, en deux siècles, de sortir des centaines de millions de personnes de la misère, de développer la médecine, l’éducation, les transports, le confort domestique. Mais ce même principe suppose de prélever toujours plus de ressources dans un monde qui, lui, ne grandit pas. Nous vivons donc dans une contradiction que l’on peut résumer ainsi : notre prospérité matérielle est bâtie sur un mécanisme qui a besoin de croître indéfiniment sur une planète qui ne le peut pas.

Le plan social. Les sociétés développées ont connu, après la Seconde Guerre mondiale, la construction d’un filet de protection (santé, retraite, chômage, éducation) qui a réduit les inégalités les plus criantes et donné à chacun un sentiment d’appartenir à un même destin collectif. Depuis une quarantaine d’années, ce filet s’effrite dans de nombreux pays, sous l’effet de la concurrence mondiale, du vieillissement démographique et de choix politiques successifs. Les inégalités entre les plus riches et les plus modestes se sont creusées, y compris à l’intérieur des pays riches. Le sentiment de vivre dans une même communauté de destin s’est affaibli.

Le plan culturel. Nos sociétés ont progressivement mis l’individu au centre de tout : ses choix, ses droits, sa réussite personnelle, sa liberté de vivre comme il l’entend. C’est une conquête précieuse, arrachée contre les rigidités des sociétés traditionnelles. Mais cette même conquête, poussée à l’extrême, a affaibli les liens qui nous unissaient à un projet commun. On se reconnaît moins dans un « nous » — la nation, le village, le syndicat, la paroisse, le parti — et davantage dans un « moi » qui se méfie des corps intermédiaires et des institutions collectives. Or, changer de trajectoire face au climat suppose justement de retrouver la capacité à agir ensemble, à accepter des contraintes communes. C’est là un vrai paradoxe : plus l’individu est libre de ses choix, plus il devient difficile de mobiliser une action collective qui suppose, par définition, de limiter certains choix individuels.

Le plan moral. Ce plan est plus difficile à cerner, mais il compte peut-être le plus. Il s’agit du rapport que nous entretenons avec le temps, avec les autres, avec ce que nous devons transmettre. Une société qui valorise la satisfaction immédiate, la comparaison permanente avec autrui via les réseaux sociaux, la défiance envers les experts et les institutions, a plus de mal à consentir à un effort dont les bénéfices se mesurent sur plusieurs décennies et profitent à des gens qu’on ne connaîtra jamais — nos petits-enfants, ou des populations à l’autre bout du monde.

Le modèle qui organise nos sociétés — associant économie de marché, démocratie représentative et État social, sous des formes qui varient d’un pays à l’autre — mérite un bilan honnête, ni à charge ni complaisant.

Ses forces sont réelles et ne doivent pas être minimisées. Il a permis, en un temps très court à l’échelle de l’histoire humaine, des progrès inédits : recul de la mortalité infantile, allongement de l’espérance de vie, généralisation de l’instruction, accès à l’eau potable, recul de la faim dans de larges parties du monde. Il a aussi produit une capacité d’innovation scientifique et technique sans précédent, qui reste aujourd’hui l’un de nos meilleurs atouts pour affronter la crise écologique.

Ses faiblesses sont tout aussi réelles. Ce modèle a du mal à compter ce qui n’a pas de prix immédiat : un sol fertile, un climat stable, une espèce vivante. Les économistes appellent cela une « externalité » : un coût que quelqu’un paie, mais qui n’apparaît dans aucune facture — la pollution émise par une usine, par exemple, coûte cher à la société (santé, climat) mais n’apparaît pas dans le prix du produit vendu. Le modèle est aussi structurellement myope : les entreprises raisonnent au trimestre, les responsables politiques au mandat électoral, alors que le climat se pense en décennies. Enfin, et c’est le point le plus grave sur le plan de la justice, ces progrès ne se sont pas répartis équitablement. Une partie du monde a bénéficié de la richesse produite ; une autre partie a surtout hérité des pollutions, des sols épuisés, des matières premières extraites, sans profiter des mêmes retombées. Le dérèglement climatique lui-même illustre cette injustice : les pays qui l’ont le moins provoqué sont souvent ceux qui en subissent déjà le plus les effets.

La mondialisation a aussi rendu chaque pays étroitement dépendant de puissances extérieures pour ses approvisionnements les plus stratégiques, y compris pour ceux dont la transition écologique elle-même a besoin. L’Europe importe aujourd’hui près de 98 % de ses terres rares de Chine, qui en assure aussi l’essentiel du raffinage ; ce sont pourtant ces métaux qui entrent dans les batteries et les moteurs électriques censés nous faire sortir du pétrole. Quand Pékin a durci ses restrictions à l’exportation fin 2025, c’est toute une partie de l’industrie automobile européenne qui s’est trouvée fragilisée du jour au lendemain. La France et l’Europe restent, de la même manière, dépendantes des États-Unis pour leur défense, leurs infrastructures numériques et une partie de leurs paiements — une dépendance que les droits de douane décidés par Washington en 2025 sont venus rappeler avec force. Vouloir changer de trajectoire tout en restant à ce point dépendant d’acteurs extérieurs, qui poursuivent leurs propres intérêts, complique singulièrement toute stratégie de long terme.

Les opportunités existent. La richesse accumulée, le niveau d’éducation, les outils numériques et une conscience écologique désormais très largement partagée forment un socle sur lequel on pourrait construire une transition. Il n’y a jamais eu, dans l’histoire, autant de connaissances disponibles sur ce qu’il faudrait faire.

Les risques, eux, sont d’une autre nature : ils sont systémiques. Le dérèglement climatique n’avance pas de façon linéaire et prévisible ; il comporte des seuils de basculement (fonte des calottes glaciaires, dégel du permafrost, dépérissement de forêts entières) au-delà desquels certains phénomènes s’auto-entretiennent et deviennent très difficiles à arrêter, quelles que soient nos actions ultérieures. À cela s’ajoutent l’effondrement de la biodiversité, les tensions croissantes sur l’eau et les terres arables, les migrations qui en résulteront, et une instabilité géopolitique et financière qui pourrait rendre toute coordination internationale encore plus difficile qu’aujourd’hui.

Ce ne sont plus des scénarios lointains. L’été qui vient de s’écouler en France en offre une illustration directe : des records de chaleur ont été battus dans plusieurs villes du Sud (plus de 40°C à Montpellier, Perpignan ou, pour la première fois, à Marseille), et la surface brûlée par les incendies de forêt a dépassé les 100 000 hectares dès la fin juillet — un chiffre qui écrase le précédent record annuel de 66 000 hectares. Et l’instabilité géopolitique n’est pas moins concrète : la crise du détroit d’Ormuz, où transite près d’un cinquième du pétrole mondial, est passée en quelques mois de la simple menace à un conflit ouvert entre l’Iran, Israël et les États-Unis, avec des épisodes de blocage effectif du détroit. Ces deux exemples, l’un climatique, l’autre géopolitique, montrent à quel point les risques que l’on pensait « du siècle prochain » sont devenus des faits de l’année en cours.

Face à ce constat, une question simple se pose : des ajustements progressifs suffisent-ils, ou faut-il changer de paradigme ?

On peut distinguer deux notions. La transformation consiste à changer en profondeur nos façons de produire, de nous déplacer, de nous loger, de consommer, tout en restant dans la continuité du modèle actuel : on modifie les règles du jeu, mais on ne change pas le jeu lui-même. La rupture, elle, suppose de remettre en cause les fondements mêmes du modèle : l’objectif de croissance perpétuelle, la place de l’individu, la manière dont on définit la réussite ou le progrès.

Plusieurs raisons poussent à penser que la transformation seule ne suffira pas. D’abord, le temps du climat n’est pas négociable de la même façon que le temps politique ou économique : une fois certains seuils franchis, il n’y a pas de « retour en arrière » possible à l’échelle d’une vie humaine. Ensuite, les solutions technologiques, aussi prometteuses soient-elles, ne suppriment pas le problème de fond : une économie qui doit croître indéfiniment finira toujours par consommer plus de ressources, même si chaque unité produite est plus efficace — c’est ce que les économistes appellent « l’effet rebond ». Enfin, les ajustements marginaux (taxe carbone modérée, normes environnementales, incitations) ont montré, depuis plus de trente ans de sommets internationaux sur le climat, leur incapacité à infléchir significativement la trajectoire des émissions mondiales.

Cela ne veut pas dire que la transformation ne sert à rien — elle est nécessaire et doit se poursuivre. Mais elle ne semble pas, à elle seule, à la hauteur de l’ampleur et de la vitesse du problème. D’où l’idée, de plus en plus partagée, qu’une forme de rupture — un changement de ce que nous considérons collectivement comme une vie réussie, comme un progrès désirable — est nécessaire. C’est ce que certains appellent une « bifurcation ».

C’est ici que se situe le cœur du problème. Constater qu’une rupture est nécessaire est une chose ; avoir la capacité collective de la réaliser en est une autre, bien plus incertaine.

Toute grande transformation historique s’est appuyée sur un récit mobilisateur : un ensemble d’idées simples, porteuses d’espoir, capables de donner un sens à l’effort demandé. La révolution industrielle avait le récit du progrès matériel. La construction de l’État social avait le récit de la justice et de la solidarité. Le mouvement écologiste peine, pour l’instant, à produire un récit de cette force. Le message dominant reste largement défensif — renoncer, réduire, se priver — plutôt que porteur d’un désir positif. Or l’histoire montre que l’on mobilise plus facilement les sociétés autour de ce qu’elles ont à gagner que de ce qu’elles doivent perdre. Un récit alternatif existe pourtant en germe (une vie plus sobre mais plus riche en relations, en temps, en sens), mais il reste minoritaire et peine à s’imposer face à l’attrait du mode de vie matériel dominant.

Même si un récit mobilisateur émergeait, il faudrait qu’il soit partagé par des groupes aux intérêts très différents, ce qui est loin d’être garanti.

Du point de vue de ceux qui bénéficient largement du modèle actuel — une partie significative des classes moyennes et aisées des pays développés — l’argument est souvent, consciemment ou non : « ce système, avec ses défauts, m’a apporté un confort, une sécurité et des perspectives que je ne veux pas perdre ; pourquoi porterais-je l’effort principal d’un changement dont les bénéfices sont lointains et incertains ? » Ce point de vue n’est pas simplement de l’égoïsme : il traduit une inquiétude légitime face à la perte de repères et de statut social, et une méfiance envers des élites qui demandent des efforts qu’elles ne s’appliquent pas toujours à elles-mêmes.

Du point de vue de ceux qui ne bénéficient pas, ou peu, du modèle actuel — que ce soit une partie des classes populaires des pays riches, ou une large partie des populations des pays pauvres et émergents — l’argument est différent et tout aussi légitime : « on me demande de renoncer à un développement, une consommation, un confort que d’autres ont déjà largement obtenu, pour réparer un problème que je n’ai pas causé. » Cette tension, souvent résumée par l’expression de « justice climatique », est l’un des blocages les plus profonds des négociations internationales sur le climat : les pays historiquement responsables des émissions ne sont pas toujours ceux qui portent aujourd’hui l’essentiel du fardeau, ni ceux qui font les efforts les plus significatifs.

À cela s’ajoute une troisième ligne de fracture, générationnelle celle-ci : les générations les plus âgées, qui ont construit leur vie sur les promesses du modèle actuel, et les plus jeunes, qui en hériteront les conséquences sans en avoir décidé les termes.

Même en supposant un récit partagé, sa traduction concrète se heurte à des obstacles très concrets. Une taxation du carbone, si elle n’est pas soigneusement conçue, pèse proportionnellement plus sur les ménages modestes que sur les plus aisés — c’est l’un des mécanismes qui a déclenché en France le mouvement des Gilets jaunes en 2018. Des normes environnementales strictes se heurtent aux intérêts économiques immédiats de secteurs entiers (agriculture, industrie, transport) et aux emplois qui en dépendent. Des politiques de sobriété volontaire supposent un changement culturel qui prend du temps — bien plus de temps que celui dont nous disposons, si l’on en croit les échéances scientifiques. Et à l’échelle internationale, aucune autorité ne peut imposer à un État souverain une trajectoire qu’il refuse de suivre, ce qui rend toute coordination mondiale dépendante de la bonne volonté de chacun.

Le débat français sur les retraites, pourtant sans lien direct avec l’écologie, illustre bien cette difficulté à faire accepter un effort de moyen terme : la réforme de 2023, qui reculait l’âge légal de départ, a suscité des mois de mobilisation avant d’être partiellement suspendue fin 2025 sous la pression politique. Si un effort budgétaire de cette nature, pourtant limité et expliqué de longue date, se révèle si difficile à maintenir, on mesure la difficulté d’un effort climatique autrement plus large et plus durable. Les débats budgétaires français de ces dernières années racontent une histoire voisine : gouvernements fragilisés, recours répété à l’article 49.3, déficit public qui reste au-dessus de 5 % du produit intérieur brut malgré les plans d’économies successifs. C’est la même myopie structurelle évoquée plus haut, mais observée cette fois en temps réel : gérer la survie politique du mois qui vient laisse peu de place à une trajectoire pensée sur la décennie.

Ce que révèle cette exploration. À chaque étage — récit, partage, mise en œuvre — le même obstacle revient : la difficulté à faire converger des intérêts de court terme, légitimes et compréhensibles à l’échelle individuelle, vers un intérêt de long terme qui n’est perceptible qu’à l’échelle collective et générationnelle. Ce n’est pas un problème de mauvaise volonté individuelle ; c’est un problème de structure. Et c’est précisément dans cette impasse que prospèrent les extrêmes : un mouvement qui rejette le système en bloc, au nom d’une radicalité qui se veut pure mais qui, en pratique, ne propose pas de solution opérationnelle et s’épuise dans le dogmatisme ; et un mouvement de repli, qui répond à l’angoisse par le retour à des frontières, des identités et des boucs émissaires plutôt que par une remise en cause du modèle. Ces deux mouvements, en apparence opposés, jouent paradoxalement le même rôle : ils occupent l’espace de la contestation sans jamais menacer sérieusement le fonctionnement du système, qu’ils contribuent ainsi, involontairement, à protéger.

Le diagnostic qui précède est sombre : un modèle dont on connaît les impasses, une société qui a perdu une partie de sa capacité à agir collectivement, une absence de récit mobilisateur suffisamment partagé, et des intérêts contradictoires à tous les étages de la mise en œuvre. Si l’on s’arrête à ce constat, l’hypothèse d’une rupture imposée par la contrainte plutôt que choisie devient difficile à écarter. C’est cette hypothèse qu’il faut maintenant regarder en face, sans la fuir mais sans la banaliser.

L’histoire offre plusieurs précédents où une crise majeure, économique ou sociale, jugée insurmontable par les moyens ordinaires, a débouché sur des régimes qui ont suspendu les libertés au nom de l’efficacité ou de la survie collective. Ce n’est donc pas une hypothèse d’école : c’est un scénario que les sociétés humaines ont déjà emprunté, en particulier lorsque l’angoisse collective dépasse la confiance dans les institutions existantes. Le raisonnement qui y conduit est presque toujours le même : « la démocratie est trop lente, trop divisée, trop soumise aux intérêts de court terme pour affronter une urgence vitale ; il faut donc un pouvoir capable de trancher et d’imposer, même contre le consentement de tous. »

Il est utile de distinguer plusieurs visages possibles, car le mot « dictature » recouvre des réalités différentes. On peut imaginer un autoritarisme technocratique, où des experts et des institutions non élues imposeraient des règles environnementales strictes au nom de la science, en s’affranchissant du débat démocratique jugé trop lent. On peut imaginer un populisme autoritaire de repli, qui gérerait la rareté croissante des ressources par le contrôle des frontières, la préférence nationale et la désignation de boucs émissaires, sans jamais s’attaquer aux causes profondes du problème. On peut enfin imaginer une bureaucratie de la sobriété forcée, qui rationnerait autoritairement l’énergie, les déplacements ou la consommation, au nom de l’urgence, avec un appareil de surveillance nécessaire pour faire respecter ces règles. Ces trois figures partagent un même point de départ — le constat que la persuasion démocratique a échoué — mais elles n’ont ni le même socle idéologique, ni les mêmes méthodes, ni la même finalité.

Au-delà du rejet moral et politique qu’inspire à juste titre l’idée de dictature — perte des libertés fondamentales, absence de contrôle du pouvoir, arbitraire — il faut ajouter un argument plus pragmatique, souvent négligé : rien ne garantit qu’un régime autoritaire serait plus efficace pour résoudre la crise écologique. L’histoire récente montre au contraire que des régimes non démocratiques ont pu produire des désastres environnementaux au moins aussi graves que les démocraties, faute de contre-pouvoirs, de transparence et de remontée d’information critique. Un pouvoir qui n’a de comptes à rendre à personne peut tout aussi bien ignorer les alertes scientifiques que les suivre, selon les intérêts de ceux qui le détiennent. La dictature n’est donc pas seulement inacceptable sur le plan des valeurs : elle n’offre aucune garantie de résultat sur le plan écologique lui-même. C’est un pari, pas une solution.

Si l’on accepte que la dictature est à la fois inacceptable et non garante d’efficacité, il faut alors répondre à une question plus précise : par où passe l’évitement ? Je vois deux réponses, qui ne s’opposent pas mais se complètent.

Première réponse : ce n’est pas le modèle qu’il faut corriger, ce sont les valeurs qu’il faut interroger. On pourrait croire qu’il suffit d’ajouter au modèle actuel des correctifs plus ambitieux — une taxe carbone mieux calibrée, des normes plus strictes, des technologies plus propres — pour finir par produire la bifurcation attendue. Mais ces correctifs, aussi nécessaires soient-ils, ne touchent pas au moteur réel du système, qui n’est pas d’abord technique : c’est la manière dont nous décidons, collectivement, de ce qui mérite reconnaissance et statut social. Ce n’est pas un objet en soi qui procure de la satisfaction — une voiture, un vêtement de marque, une résidence bien située — c’est ce que sa possession signale aux yeux des autres : la réussite, l’appartenance, la place dans la hiérarchie sociale. C’est ce mécanisme, profondément humain, que le marketing et la culture consumériste ont su capter avec une redoutable efficacité pour alimenter une croissance qui doit rester perpétuelle. Tant que la reconnaissance sociale continuera de se mesurer d’abord à ce que l’on possède, aucun correctif technique ne pourra suffire, parce que chaque gain d’efficacité sera rattrapé par un désir de consommer davantage pour continuer à signaler son statut. La vraie question de la bifurcation n’est donc pas seulement « quelles règles changer ? » mais « qu’est-ce qu’une société décide de valoriser, et donc qu’est-ce qu’elle demande à chacun de rechercher pour se sentir reconnu ? ». Un modèle ne se réforme durablement que si l’échelle de valeurs qui le nourrit — individuellement et collectivement — se déplace elle-même : que l’engagement, la solidarité, la contribution au bien commun rapportent, en termes de reconnaissance, au moins autant que la possession.

Deuxième réponse : ce n’est pas la dictature qui peut opérer cette mutation des valeurs, mais des politiques publiques pensées pour cela. On pourrait objecter que si le levier est bien celui des valeurs, alors seule une autorité forte, capable d’imposer un nouveau récit et de balayer les résistances, pourrait aller assez vite. L’histoire a déjà tenté cette voie, et elle en montre l’échec. La révolution culturelle voulue par Mao en Chine, à partir de 1966, visait précisément cela : détruire par la force les valeurs jugées « anciennes » (bourgeoises, traditionnelles, individualistes) pour en imposer de nouvelles, révolutionnaires, au nom de l’intérêt collectif. Elle a mobilisé la jeunesse contre les enseignants, les intellectuels, le patrimoine culturel lui-même, et s’est soldée par une décennie de terreur, de purges et de destructions, pour un bilan humain qui se compte en centaines de milliers, voire en millions de vies. Elle n’a pas produit de mutation durable des valeurs : quelques années après la mort de Mao, la Chine s’est engagée, sous Deng Xiaoping, dans l’ouverture au marché — c’est-à-dire, largement, dans le retour de ce que la révolution culturelle prétendait éradiquer. La leçon est claire : une valeur imposée par la peur n’est pas une valeur intériorisée ; elle obtient une conformité de façade qui s’effondre dès que la contrainte se relâche. Une mutation des valeurs qui tient dans la durée doit être choisie, ou au moins vécue comme bénéfique par ceux qui l’adoptent — elle ne se décrète pas, elle se construit.

C’est là qu’une politique publique, patiente et délibérée, retrouve sa place : non pas en décrétant de nouvelles valeurs, mais en construisant, par des institutions et des choix concrets, les conditions dans lesquelles l’engagement et la solidarité deviennent un « référentiel d’appartenance » aussi fort, sinon plus, que la possession.

L’État social construit après la Seconde Guerre mondiale en offre un précédent : il n’a pas imposé la solidarité par décret, il l’a rendue tangible et quotidienne à travers la sécurité sociale, l’école publique, les services de santé, au point d’en faire une évidence pour plusieurs générations. On peut imaginer, dans le même esprit, des politiques qui revalorisent concrètement — en reconnaissance sociale et pas seulement en discours — les métiers et les gestes du soin et de la contribution, des dispositifs d’engagement civique qui construisent de l’appartenance par l’action plutôt que par la consommation, une réforme patiente de l’éducation et une exigence nouvelle vis-à-vis des médias et de la culture pour que le temps, les relations et l’utilité sociale deviennent aussi désirables que la possession.

Cela rejoint, sur un mode plus institutionnel, des pistes déjà expérimentées : les conventions citoyennes tirées au sort, qui montrent qu’un groupe de citoyens ordinaires, correctement informés, peut produire des propositions plus audacieuses que des responsables élus soumis à la pression du court terme ; les mécanismes qui donnent une voix institutionnelle aux générations futures et aux équilibres écologiques, aujourd’hui absents du débat démocratique classique ; ou encore le renforcement des solidarités locales, à l’échelle d’un quartier ou d’un territoire, là où la coopération redevient concrètement possible.

Aucune de ces pistes ne garantit le succès, et c’est précisément ce qui rend la situation inconfortable : il n’existe pas de certitude que la voie démocratique et patiente suffira à produire, à temps, une réponse à la hauteur du risque. Mais l’inverse n’est pas vrai non plus : rien ne garantit qu’une voie autoritaire réussirait mieux à opérer une mutation des valeurs — l’histoire suggère plutôt le contraire —, et elle nous priverait, en plus de cet échec probable, de ce que nous voudrions précisément préserver en changeant de trajectoire : notre liberté de choisir nous-mêmes la vie que nous voulons mener.

Tout ce qui précède a une limite qu’il faut assumer sans détour. Construire une mutation des valeurs par des politiques publiques patientes prend du temps — sans doute plus de temps que celui dont nous disposons face à la progression des risques décrits dans la première partie. C’est un motif d’inquiétude réel. Mais ce constat ne doit pas conduire à la résignation ; il doit au contraire transformer cette voie patiente en urgence politique immédiate. C’est même l’inverse d’une raison d’attendre : plus nous tardons à l’engager, moins elle aura de chances d’aboutir à temps.

Cette urgence, aujourd’hui, n’est pas au rendez-vous. Nos politiques publiques se contentent trop souvent d’un verdissement de façade — quelques mesures sectorielles, quelques objectifs affichés — qui masque mal notre incapacité collective à faire bouger le modèle lui-même. Le débat public s’est rempli de formules toutes faites sur les enjeux climatiques, répétées sans jamais interroger ce qu’elles engagent vraiment : nous savons dire que l’urgence est là, nous savons beaucoup moins nous demander ce que cela devrait changer dans la manière dont nous organisons la reconnaissance, l’appartenance et le sens que nous donnons à la réussite.

C’est pour cela que l’élection présidentielle française de 2027 me semble porter un enjeu qui dépasse largement le débat électoral habituel. Elle pourrait être l’occasion de poser, pour de bon, les bases d’un nouveau récit national : reposer la question du destin commun et de l’appartenance, et affirmer avec force qu’aucun paradigme économique et social déjà connu — ni la poursuite du modèle libéral tel qu’il est, ni un retour à une planification d’un autre âge — n’apportera à lui seul la réponse.

Seule une volonté collective de construire, ensemble, les conditions d’une société qui mette en avant la solidarité, l’engagement et le courage peut ouvrir une voie. 2027 est peut-être, pour la France, la dernière échéance où elle a encore la main pour choisir cette voie plutôt que de la subir — et, ce faisant, pour en devenir elle-même la démonstration.

Ma réflexion ne débouche pas sur une solution clé en main, et ce n’était pas mon ambition. Elle confirme, pour l’essentiel, l’intuition de départ : notre modèle a produit d’immenses progrès, mais de façon inégale et au prix d’une dette écologique qui menace désormais de rattraper tout le monde ; notre société a perdu une partie de sa capacité à agir collectivement au moment même où cette capacité devient indispensable ; et l’écart entre l’urgence du problème et la lenteur de nos réponses démocratiques nourrit, aux deux extrémités du spectre politique, des mouvements qui, loin de résoudre l’impasse, contribuent à la perpétuer.

Face à cela, l’hypothèse d’une rupture imposée par une forme d’autorité n’est ni fantaisiste ni à écarter d’un revers de main : elle est un risque réel, que l’histoire a déjà connu dans des circonstances comparables. Mais je suis convaincu qu’elle serait un pari perdant, y compris sur ses propres termes — rien ne garantit qu’elle résoudrait mieux le problème écologique qu’elle prétendrait traiter.

La seule voie qui reste, incertaine mais seule compatible avec ce que nous voulons préserver, consiste à réinvestir patiemment nos capacités démocratiques plutôt qu’à les court-circuiter : leur redonner un horizon de temps plus long, une capacité de délibération plus sereine, et une prise en compte de ceux — les générations futures, les pays pauvres, le vivant non humain — qui n’ont aujourd’hui aucune voix dans nos décisions. Mais cette voie démocratique ne suffira à rien si elle ne s’attaque pas, en profondeur, à la question des valeurs : ce n’est pas en corrigeant le modèle à la marge que nous ferons bifurquer une société qui continue de mesurer la réussite à ce que l’on possède plutôt qu’à ce que l’on apporte. Ce déplacement des valeurs ne se décrétera pas ; il se construira, ou pas, par des politiques publiques patientes — et le temps presse plus qu’on ne veut bien l’admettre, ce qui fait de l’échéance présidentielle de 2027 une occasion que la France ne devrait pas laisser passer. Ce n’est pas une garantie de réussite. C’est, plus modestement, la condition pour que l’effort que nous ferons — s’il arrive à temps — ait encore un sens.

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