Lettre ouverte à mon voisin libre
Mi lé la, fier d’être un bon citoyen, avec mon arrosoir vide et ma cour en savane, à observer mon voisin. Lui, il a un tuyau. Un vrai, un gros, increvable, le genre qu’on croirait volé à une caserne de pompiers. Il a des arroseurs partout dans la cour, sur le chemin. Chaque soir, vers dix-huit heures, il sort son engin et bénit son jardin comme un prêtre asperge une assemblée de fidèles — sauf que lui, c’est de l’eau potable qu’il distribue, pas de la grâce, et personne ne lui a rien demandé.
La commune est pourtant sous restriction sévère. Panneaux à l’entrée, arrêté préfectoral, petits pictogrammes de robinet barré qu’on affiche avec l’espoir naïf que ça suffira. La saison des pluies a fait la fine bouche, les nappes sont à sec, l’agriculture crève de soif, et il faudrait, paraît-il, que tout le monde serre un peu le tuyau. Tout le monde, sauf mon voisin. Lui, il a ses raisons, et elles tiennent en une phrase qu’il sert à qui veut l’entendre : « Je paye mes impôts, je fais ce que je veux. » Comme si la République délivrait, en échange de la taxe foncière, un droit imprescriptible à noyer ses hortensias pendant que le voisin d’en face regarde son puits agoniser.
C’est là toute la beauté — ou plutôt toute la misère — de notre époque : on a réussi le tour de force de transformer la citoyenneté en abonnement. On paye, donc on a droit. On a des droits, donc on n’a plus de devoirs. Et la liberté, cette vieille dame respectable qu’on brandissait autrefois pour abattre des tyrans, sert aujourd’hui à justifier qu’on lave son perron à grande eau un jour de sécheresse historique.
Le pire, c’est que mon voisin n’est pas un monstre. C’est un brave type, sympathique même, de ceux qui vous prêtent une échelle sans discuter. Simplement, personne ne lui a jamais dit — ni l’école, ni les urnes, ni les campagnes de communication institutionnelles qu’on oublie avant même de les avoir lues — que le bien commun n’est pas une option qu’on active quand ça nous arrange. La nappe phréatique ne regarde pas les avis d’imposition. Elle baisse pour tout le monde, pareil, qu’on ait voté ou pas, qu’on ait raison ou tort, qu’on soit fier de son gazon ou pas.
Alors on peut multiplier les arrêtés, les amendes, les campagnes d’affichage — on n’y arrivera pas sans un sursaut plus profond, plus intime : celui qui fait qu’on renonce à un plaisir, non parce qu’on nous y contraint, mais parce qu’on a compris qu’on appartient à plus grand que soi. La citoyenneté véritable ne s’achète pas par l’impôt. Elle se paye en parcelle de liberté que n’on abandonne au bénéfice du commun, en petits renoncements quotidiens, invisibles, que personne ne viendra jamais applaudir.
Elle se mesure dans la conscience du bien commun. Celui que l’on respecte plus que tout car il ne nous appartient pas mais nous est indispensable, tant individuellement que collectivement. Il est directement attaché au contrat social que nous partageons et qui fait de nous société.
